L’environnement est l’un des thèmes fondamentaux de ce début du XXIe siècle. Il imprègne tous les débats, qu’ils soient politiques, scientifiques ou de société. Les éléments de ces débats font trop souvent appel à des arguments puisés dans l’idéologie ou l’affectivité. Nous mettons ici à la disposition de nos lecteurs des données résolument scientifiques et des éléments de réflexion en tenant compte.

Heurs et malheurs des écologistes

par le Dr Jean Marrat - SPS n° 216, juillet-août 1995

Cet article nous a été envoyé en mars 1993 par le Dr Jean Marrat. Faute de place et parce que nous avions déjà abordé le sujet, il a été tenu en réserve. Le temps passant, nous avons craint qu’il fût périmé par l’actualité. Les partis se réclamant de l’écologie remportaient des succès. Deux années se sont écoulées, donnant raison dans une large mesure aux prévisions du Dr Marrot. Il devient intéressant de comparer ce qu’il écrivait avec ce qui s’est réalisé : la montée rapide, puis la fracturation et le déclin des partis se réclamant de l’écologie, alors que les problèmes posés par l’environnement sont plus lancinants que jamais. Le Dr Marrot ne nous propose pas des solutions miraculeuses, comme font trop d’hommes politiques ou de journalistes. Il aide à réfléchir. Rappelons encore que nos Cahiers ne sont pas au service d’une secte et ne cultivent pas les affirmations dogmatiques. Le débat sur le destin de notre environnement demeure ouvert à qui souhaite y prendre part avec le sérieux qu’il mérite. Le texte tel qu’il nous est arrivé en 1993 n’a pratiquement pas été retouché. Nous avons seulement demandé à l’auteur quelques lignes d’un « chapeau », imprimé ci-dessous en italiques.


Comme l’indique sa racine grecque (oikos, maison) l’écologie est l’étude de ce qui nous entoure, notre maison d’abord, et plus largement notre environnement proche et lointain. Tout ce qui dans la nature a une répercussion sur notre vie.

Si nous voulons lutter contre tout ce qui attente au bien-être humain, et au-delà, à la survie de l’humanité, le combat ne peut être efficace que si l’on tient compte d’autres facteurs : économiques, sociaux, budgétaires, agricoles, démographiques, etc. L’écologie ne peut donc se constituer en parti et encore moins en axe d’un gouvernement. L’effondrement électoral des partis écologiques depuis que l’article qui suit a été écrit (mais non publié) montre que les écologistes, dans leur pensée comme dans leur propagande, n’ont pas pris la bonne route.

La notion d’écologie est vague dans l’esprit de beaucoup. Bien des gens confondent les écologistes de base qui dans un coin de France se battent, parfois avec raison, parfois naïvement, pour éviter le passage d’une autoroute ou d’un TGV, avec les écologistes profonds (c’est ainsi que ces derniers se nomment eux-mêmes).

Les écologistes profonds constituent un mouvement important, structuré même s’il comporte des courants, s’appuyant sur une doctrine discutable mais cohérente, disposant d’une littérature abondante et de solides moyens financiers et de propagande. Puissants aux USA et en Allemagne les écologistes profonds poussent actuellement leurs racines en France.

Le mouvement écologiste profond a d’autant plus de possibilités de gagner des adeptes que nous vivons dans une période de désarroi, où bien des gens ont perdu toute espérance en un monde où l’homme connaîtrait le bonheur. Ceux qui croyaient au ciel n’y croient plus, ceux qui croyaient aux lendemains qui chantent que les communistes avaient promis sont encore plus déçus. Angoisse, état de mal vivre constituent le terrain sur lequel poussent toutes les superstitions, tous les fantasmes. Or les écologistes profonds ont l’avantage de proposer non des billevesées mais une doctrine débouchant sur des actions concrètes : un retour à la nature et un combat pour respecter, défendre cette nature, qui dans un âge d’or oublié aurait donné à l’homme, dans un respect mutuel, tout ce qui lui était nécessaire, tant que celui-ci ne l’a pas trahie en l’agressant.

Certes il n’y a là rien de bien nouveau. Trois siècles avant l’ère chrétienne, dans la Grèce vaincue, humiliée, ayant perdu son hégémonie économique et culturelle sur le monde méditerranéen, sont apparus les cyniques dont Diogène est le plus connu. Pour eux, dans un lointain passé, avait existé un âge d’or où l’homme vivait en harmonie avec la nature. C’est vers cet âge qu’il fallait retourner en rejetant tous les acquis de l’homme obtenus au détriment de la nature. Les cyniques refusaient de consommer des légumes cultivés par l’homme car le soc de la charrue agressait Gaïa la terre mère ; seules étaient consommables les espèces végétales et animales sauvages et mangées crues car le feu était une invention maléfique.

Les écologiques profonds reprennent cette vision passéiste des rapports de l’homme avec la nature, une nature qu’ils déifient.

Avant de les suivre dans leur vision des rapports homme-nature définissons d’abord ce qu’est vraiment la nature.

La nature est l’ensemble des matières, des substances qui nous entourent : l’air, l’eau, les minéraux, les végétaux, les animaux.

Un jour, alors que la nature était encore purement minérale, de la rencontre fortuite de quelques atomes d’oxygène, d’azote, de carbone, d’hydrogène qui se sont fixés les uns aux autres sont nées les premières formes vivantes, qui se sont reproduites, complexées, diversifiées. Au cours d’une très longue période sont apparues d’innombrables espèces différentes, dont sont issues celles qui subsistent de nos jours. Chaque individu comme chaque espèce, pour vivre, se développer, se reproduire,.a puisé dans son milieu proche minéral, végétal ou animal, les substances nécessaires à sa survie. Tout être vivant a été à la fois gibier et prédateur, l’homme comme les autres. Les rapports d’une espèce avec son entourage sont nés des nécessités de sa survie, il n’y a là aucune règle morale.

La nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle ne nous donne rien, nous prenons en elle ce dont nous avons besoin. Quand la terre tremble, la terre n’est pas en colère, elle ne punit pas l’homme, simplement une fissure vient de se produire dans l’écorce terrestre qui a cédé aux énormes pressions sous-jacentes.

La déification de la nature est en nous sans que nous en ayons conscience ; ne dit-on pas sans réfléchir au sens des mots : La terre nous donne ses fruits, l’Etna est en colère. Un pas de plus et la déification se transforme dans notre esprit en une réalité. La nature devient un être pensant, doué de volonté et d’actions conscientes, apte à la souffrance. On inverse les rôles ; l’homme (et les autres espèces vivantes) ne prélève plus dans la nature ce dont il a besoin, réalité de tous les jours. C’est la nature qui le lui donne.

C’est sur cette inversion des rôles que va, se développer la doctrine des écologistes profonds. Mais l’esprit ne peut admettre une telle inversion et en tirer des conséquences pratiques dans l’action, que s’il a éliminé au préalable toute pensée rationnelle, d’où l’acharnement des écologistes profonds à dénoncer l’héritage spirituel du siècle des lumières et de la révolution française, qui rejette les dogmes et s’appuie sur une étude raisonnée, scientifique des choses et des événements.

La nature étant selon les écologistes profonds une personnalité pensante et sensible, nous devrions établir avec elle des rapports d’égalité qui pourront faire l’objet d’un statut juridique. L’arbre, l’animal deviennent des personnages de droit avec qui on passera contrat. Aux droits de l’homme se substitueront les droits des animaux, des arbres, des lacs. Il ne s’agit pas d’un ajout mais d’une substitution, car au nom des droits de l’homme, celui-ci a violé la nature pour satisfaire ses besoins démesurés. En se rendant coupable de cette démesure, l’homme devient l’ennemi de la nature.

Cette vision du monde, la nature bonne et pensante, l’homme coupable de l’agresser, une fois admise, commencent les dérapages aboutissant à des solutions drastiques pour régler des problèmes réels.

La surpopulation en est un : nos doctrinaires veulent ramener la population mondiale qui est d’environ 5 milliards d’individus à 500 millions (James Lavilak).

Comment ?

C’est une question à laquelle certains extrémistes du mouvement (mais qui ne sont pas des marginaux) osent répondre. William Aiken écrit : « Une mortalité humaine massive serait une bonne chose, il est de notre devoir de la provoquer, c’est le devoir de notre espèce vis à vis de notre milieu d’éliminer 90 % de nos effectifs »1 .

Dans la même veine Jean Brière, ami de Waechter, suggère de tarir à la source la surproduction d’enfants dans le tiers monde tandis que Jean Frehaut rêve d’un gouvernement mondial qui puisse oppresser les populations afin de réduire toutes les pollutions et changer les désirs comme les comportements par des manipulations psychologiques.

Ces doctrines ne vous rappellent-elles pas d’autres doctrines analogues qui toutes ont pour but de supprimer une partie de l’humanité, naturellement celle qui ne pense pas comme vous ou n’appartient pas à la même race ou à la même religion que vous. Tels furent, tels sont, les inquisiteurs, Hitler, les intégristes religieux, les partisans de la purification des races, les intégristes d’extrême gauche comme Pol Pot ou le sentier lumineux. Pour les uns comme pour les autres un même but : détruire un monde pervers et sur un terrain vierge construire le monde de leurs rêves.

Imaginons un instant que le rêve de Jean Frehaut soit réalisé et que le gouvernement mondial, conscient des nuisances, bien réelles, qu’entraîne l’usage des pesticides et des engrais chimiques, décide d’en interdire l’usage et pour être sûr que la décision sera appliquée fasse détruire les usines qui les fabriquent. Dans les années qui suivraient la production agricole mondiale s’effondrerait dans des proportions telles qu’une famine atteindrait tous les continents avec son cortège d’épidémies, de révoltes, de pillages. Frehaut, Aikem, Brière et autres doctrinaires sont-ils certains qu’ils ne seraient pas emportés par ce maelström ?

Bien sûr il faut réduire les engrais chimiques au strict indispensable ; bien sûr il faut développer la lutte biologique et des progrès sont faits en ce sens, mais il faudra encore bien des décennies avant que la lutte biologique prenne une place importante dans le combat contre les ravageurs. Pour l’instant il faut s’en tenir à l’emploi raisonné et combiné des méthodes chimiques et biologiques, ce que les agronomes nomment la lutte intégrée.

Il faut aborder la lutte contre les pollutions avec réflexion, en tenant compte des répercussions sociales, économiques, internationales des mesures envisagées. Tout ne pouvant être fait, il faut savoir faire des choix, parfois difficiles, parfois douloureux mais indispensables. On ne gouverne pas avec des coups de sang.

Il n’y a pas de société parfaite, il n’y en aura jamais mais, tous les jours il y a des progrès possibles.


A lire : Bernard Thomas

- Lettre ouverte aux écolos qui nous pompent l’air (Albin Michel - 1992)

- Luc Ferry - Le nouvel ordre écologique (Grasset - 1992).

1 Publié par Tom Regan dans New Introductory essais in environnementaJ ethics, Ramdom House, New York 1984.

Mis en ligne le 1er janvier 1996
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