La variole : de l’inoculation à la vaccination

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 289, janvier 2010

La variole (aussi appelée « petite vérole ») est connue depuis fort longtemps. On en retrouve des traces sur des momies égyptiennes inhumées il y a trois millénaires. Averroès, au XIIe siècle, constata qu’un sujet atteint une fois ne contractait jamais la maladie une seconde fois. Très contagieuse, la variole se présente d’abord sous forme de symptômes semblables à ceux de la grippe (fièvre, maux de têtes, douleurs) pour ensuite se développer sous forme d’éruptions cutanées sur le visage, les bras et les jambes, pouvant laisser des cicatrices sur la peau. À partir du XVIIe siècle, la maladie devient très redoutée (la première épidémie connue remonte à 1628 à Londres) et frappe toutes les couches de la population (Louis XIV survécut sans séquelle, Louis XV en mourut).

L’inoculation de la variole

Outre les méthodes classiques mises en œuvre lors des épidémies (isolement, etc.), on disposait pour se prémunir de la variole d’un moyen particulier : l’inoculation, connue depuis des siècles en Extrême-Orient et introduite en 1718 en Angleterre par Lady Montagu, la femme de l’ambassadeur en Turquie. « Toute une série de vieilles femmes, raconte-t-elle, font commerce de pratiquer cette opération chaque automne, au mois de septembre, quand les grandes chaleurs sont tombées. Les gens se demandent les uns aux autres s’il y a quelqu’un dans leur famile qui a envie d’attraper la petite vérole. À la suite de quoi ils organisent une réunion et quand ils sont tous là (en général quinze ou seize), une vieile femme se présente avec une coquile de noix pleine de petite vérole du meilleur cru, et elle demande quelle veine il vous plairait de faire ouvrir. Ele perce aussitôt avec une grosse aiguile celle que vous lui offrez (ce qui ne vous fait pas plus de mal qu’une égratignure) et elle introduit dans la veine la quantité de venin qui tient sur la pointe d’une aiguile. Après quoi ele ouvre de la sorte quatre ou cinq veines. Les enfants inoculés jouent ensemble tout le reste de la journée et restent en parfaite santé jusqu’au huitième jour ; à ce moment, ils sont saisis de fièvre et gardent le lit pendant deux jours, très rarement trois. Il leur pousse parfois de vingt à trente boutons sur la face, mais qui ne laissent aucune marque et au bout de huit jours, ils se portent aussi bien qu’avant. » L’inoculation, ou « variolisation » faisait suite au constat que les sujets ainsi traités développaient, lors des épidémies, une forme beaucoup plus bénigne de la maladie. La Reine d’Angleterre, montrant l’exemple et suivant les conseils de Lady Montagu, faisait inoculer ses enfants.

La variolisation ne s’imposa toutefois pas de façon générale, et concerna principalement les milieux les plus fortunés, sans incidence réelle sur l’épidémiologie de la maladie. Voltaire en fit l’apologie dans les Lettres philosophiques : « Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, l’effet du levain dans un morceau de pâte ». Mais Lady Montagu fut injuriée et traitée de mère indigne pour avoir risqué la vie de son fils, les autorités religieuses s’indignaient qu’on puisse ainsi vouloir changer le cours des événements décidés par la Providence divine.

La première étude statistique risque/bénéfice

Pour mettre fin aux nombreuses polémiques sur les avantages et les risques de la méthode, le médecin et mathématicien Daniel Bernoulli soumet en 1760 un mémoire à l’Académie des sciences dans lequel il propose une modélisation d’une épidémie de variole et une évaluation de l’impact de l’inoculation. Au terme de ses calculs, basés sur les tables de mortalité, il conclut que sur 1300 enfants survivant à la naissance, l’inoculation permettra un gain de 80 vies à 24 ans (644 vivants au lieu de 565), et qu’en cas d’inoculation de toute la population, l’espérance de vie passerait de 30 à 34 ans. Il s’agit là de la première modélisation épidémiologique de l’histoire, comparant le risque encouru en subissant une inoculation avec celui de succomber de la maladie sans traitement préventif. Le rapport entre risques individuels (évalués à 1 pour 200 par Bernoulli), et bénéfices pour la collectivité, fît l’objet d’une controverse avec d’Alembert, résumée ainsi par Pierre Simon Laplace (1749-1827) dans son Essai sur les probabilités : « D’Alembert atta que l’analyse de Bernouli, [...] en ce que l’on n’y faisait point entrer la comparaison d’un danger prochain, quoique très petit, de périr de l’inoculation, au danger beaucoup plus grand, mais éloigné, de succomber à la petite vérole naturele. Cette considération qui disparaît lorsque l’on considère un très grand nombre d’individus, est par là indifférente aux gouvernements, et laisse subsister pour eux les avantages de l’inoculation ; mais elle est d’un grand poids pour un père de famile qui doit craindre, en faisant inoculer ses enfants, de voir périr ce qu’il a de plus cher au monde et d’en être la cause. »

De l’inoculation au vaccin… et aux premières campagnes anti-vaccination

Médecin exerçant à la campagne, Jenner (1749–1823) est confronté à la maladie qui touche largement sa clientèle. Il entreprend une campagne de variolisation et constate qu’une partie de ses patients ne réagit pas au traitement. Il constate qu’il s’agit de personnes en contact avec des bovins et ayant toutes développé une maladie bénigne, le cowpox (ou vaccine). Postulant une immunité croisée, Jenner va expérimenter durant 20 ans avant de publier sa découverte en 1797 (après que la Royal Society a refusé un premier mémoire) : le virus vaccin est transmissible de la vache à l’homme, un sujet inoculé n’est pas sensible à la variolisation, mais est également immunisé contre la variole.

Mais si la découverte du vaccin contre la variole a eu un énorme retentissement, les détracteurs n’ont pas tardé à se faire entendre : les campagnes anti-vaccination étaient nées en même temps que la vaccination, avec des arguments encore utilisés de nos jours (la vaccine est inefficace et dangereuse, il faut préférer des méthodes « naturelles », etc.).

Sources :
Historique de la variole, inoculation et vaccination : « La vaccination jennerienne », dans Histoires de la médecine, Jean-Henri Baudet, préface de Cavanna, Dumerchez-Naoum, 1985.
Bernoulli et l’étude de l’impact de l’inoculation : Annette Leroy, « Un exemple de modélisation ». Rapport IREM.

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« Les merveilleux effets de la nouvelle inoculation »
Caricature d’Edouard Jenner publiée en 1802 par la British Anti-Vaccination Society.
Les personnes ayant été inoculées se comportent comme un troupeau et voient des excroissances de vache se développer sur leur corps.
Mis en ligne le 26 février 2010
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