« Que sait-on des effets sanitaires des ondes électromagnétiques, en particulier en ce qui concerne les communications sans fil et les lignes à haute tension ? À ce jour, le bilan des données scientifiques ne justifie pas d’envisager une remise en cause des recommandations faites par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP). [...] [Mais] l’émotion est au cœur du débat et l’ensemble est trop souvent traité de façon pseudo-scientifique pour servir des thèses préétablies. Une méconnaissance du sujet, des raccourcis fâcheux, l’amalgame avec les risques du tabac ou de l’amiante sont fréquents et rendent discutable une bonne part de l’information fournie au public. » (Extraits de l’article d’Anne Perrin, « Ondes électromagnétiques : comment s’y retrouver dans l’information ? »). Dans le dossier que nous avons publié dans le n° 285 de Science et pseudo-sciences (SPS, avril-juin 2009), nous nous sommes efforcés de présenter clairement les informations scientifiques disponibles. Ce dossier sera complété ici en fonction de l’évolution des débats et des recherches.

Téléphonie mobile : l’expertise de l’AFSSET dénaturée par la communication ?

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 290, avril 2010

L’AFSSET vient de rendre public (15 octobre 2009) un volumineux rapport de près de 500 pages, intitulé « Mise à jour de l’expertise relative aux radiofréquences »1, ainsi qu’un avis de 22 pages et une note de synthèse qui en reprennent les principales conclusions. Enfin, un communiqué a été mis en ligne2, et une conférence de presse a été organisée par le directeur de l’AFSSET.

Curieusement, le lecteur attentif aura remarqué une évolution du message, entre le rapport d’expertise, le communiqué de presse et la conférence de presse. Bon nombre des papiers des journalistes en sont restés à ce qui s’est dit durant la conférence de presse, aux interviews ; quelques-uns s’appuient également sur le communiqué de l’agence ; rares sont ceux qui témoignent d’une lecture de la source, les 469 pages du rapport, ou, a minima, de la vingtaine de pages du résumé.

On assiste ainsi à une sorte de quiproquo, d’annonces et de titres dans les journaux en réel décalage avec l’expertise scientifique. Juste avant la tenue du « Grenelle des ondes », sommes-nous une nouvelle fois confrontés à un travestissement de l’expression des experts ? Petite analyse sur la partie relative aux téléphones mobiles.

Un communiqué de presse en total décalage avec le rapport d’expertise

Le rapport est assez précis et affirmatif : « Les données issues de la recherche expérimentale disponibles n’indiquent pas d’effets sanitaires à court terme ni à long terme de l’exposition aux radiofréquences. Les données épidémiologiques n’indiquent pas non plus d’effets à court terme de l’exposition aux radiofréquences. Des interrogations demeurent pour les effets à long terme, même si aucun mécanisme biologique analysé ne plaide actuellement en faveur de cette hypothèse » (voir l’encadré). Les recommandations portent pour l’essentiel sur une meilleure caractérisation des niveaux d’exposition, une poursuite des recherches, une réduction des expositions dans les lieux où elles sont sensiblement plus élevées, etc.

Si l’avis de l’AFSSET demeure dans la continuité des conclusions du rapport, le communiqué de presse en ligne sur le site de l’AFSSET adopte une tonalité toute différente. Il parle « d’incertitudes » devant lesquelles « il convient d’agir » et met en avant « l’existence d’effets des radiofréquences sur des fonctions cellulaires, rapportés par une dizaine d’études expérimentales considérées par l’AFSSET comme incontestables » (souligné en gras dans le communiqué). Certes, le communiqué rappelle que «  a contrario, un nombre important d’études ne rapporte pas d’effet particulier », mais ajoute, de façon difficilement compréhensible, que « le niveau de preuve n’est pas suffisant pour retenir en l’état des effets dommageables pour la santé comme définitivement établis ». Donc des effets dommageables non définitivement établis, constituant « des signaux indéniables », là où le rapport conclut à l’absence d’effets sanitaires au vu des études actuelles.

Une conférence de presse à l’opposé du rapport

Lors de la conférence de presse, Martin Guespereau, directeur général de l’AFSSET, a pris encore plus de liberté avec le contenu du rapport : « Il reste des effets sur la santé, sur le corps humain, qui sont tout à fait avérés »3, « Oui, il y a des effets biologiques et épidémiologiques »4, « La science, ce n’est jamais au poids. N’attendons pas que les signaux deviennent des pathologies pour avancer dans la réduction des expositions »5

Dès lors, pas étonnant que la majorité des associations « anti » saluent un « tournant » et espèrent voir le gouvernement appliquer ce qu’ils appellent « l’avis de l’AFSSET ». Mais ont-elles vraiment lu le rapport ? Et surtout, quelle expertise doit être retenue ? Celle exprimée par les experts du groupe de travail de l’AFSSET dans leur rapport ? Ou celle présentée par les services de communication de l’agence, et par son président lors de la conférence de presse ?

Le service public de l’expertise scientifique bafoué

Mais ce n’est pas tout. Concernant l’expertise scientifique, Martin Guespereau indique que « ce sujet des radiofréquences nous a poussés dans nos retranchements, nous amenant à considérer qu’il y a une place nouvelle à faire dans l’expertise à des scientifiques de tous bords ». De quelles expertises s’agit-il ? Là encore, les propos du directeur de l’AFSSET sont sans ambiguïté : « les récents débats sur les OGM, le nucléaire, la téléphonie ou les nanos montrent qu’il se monte des communautés spécialisées, souvent militantes certes, mais d’un haut niveau de connaissance scientifique. Elles posent des questions parfaitement scientifiques. Il ne faut pas les esquiver. Elles nous poussent parfois dans nos retranchements. Nous devons améliorer le dialogue entre nos experts scientifiques et ces groupes. »6. Le « haut niveau » de l’expertise scientifique des experts autoproclamés du CRIIRAD, du CRIIGEN, de Priartem ou de Robin des toits a dû échapper aux revues scientifiques et même au gouvernement, qui jusque là, n’ont pas jugé, pour la plupart d’entre eux, utile ni pertinent de les nommer dans les différentes agences d’évaluation.

Le service public de l’expertise scientifique n’est pas un groupe de pression. Les experts qui le composent ne sont pas issus des différents lobbies qui s’affrontent. Les experts du service public sont nommés pour leurs compétences sur un sujet donné et non pas en fonction d’a priori servant des combats idéologiques ou politiques. Pour cette raison, les différents groupes de pression, s’ils ont leur place dans le débat public et dans la controverse politique, ne doivent en aucun cas intervenir dans l’élaboration de l’expertise.

Ce que dit le rapport de l’AFSSET sur les radiofréquences

Études biologiques et cliniques
Le groupe de travail a minutieusement analysé l’ensemble de la littérature sur le sujet, et en particulier, de façon exhaustive les études publiées après 2005, écartant en particulier les études non valides d’un point de vue méthodologique, et mettant en évidence les résultats concordants. Au terme de cet important travail, le groupe arrive à la conclusion que « aucune preuve convaincante d’un effet biologique particulier des radiofréquences n’est apportée pour des niveaux d’exposition non thermiques, dans les conditions expérimentales testées. » (page 400 du rapport). Suit une longue liste d’effets qui n’ont pas été mis en évidence (modification des grandes fonctions cellulaires, facteur de stress, effets génotoxiques, incidence ou aggravation de cancers, effet délétère sur le système nerveux, etc.).

Enfin, le groupe de travail note que « quelques études isolées ont porté sur des effets ponctuels, ce qui ne permet pas de donner une conclusion valide. Certaines mériteraient d’être reproduites. »

Études épidémiologiques
Le rapport indique que l’analyse des études épidémiologiques ne donne pas de preuve d’une augmentation du risque de tumeur intracrânienne lié à l’utilisation régulière du téléphone mobile par un phénomène de promotion. La plus grande étude cas-témoins n’ayant pas encore donné ses résultats (l’étude Interphone), même si pour le groupe de travail, « il est peu vraisemblable que les résultats globaux diffèrent », il restera, toujours selon le groupe de travail, « à étudier les sources d’hétérogénéité entre toutes les études. Certains résultats d’études suggèrent la possibilité d’une augmentation du risque de gliomes pour une utilisation d’une durée supérieure à 10 ans. D’autres semblent indiquer une diminution du risque de méningiomes pour une utilisation régulière de moins de 10 ans. » (page 401).

Certains résultats portant sur des populations professionnelles sont néanmoins mentionnées, « [soulevant] des hypothèses d’augmentation de risque de cancer » (page 401).

Effets sur les enfants
En ce qui concerne les études sur l’enfant, le rapport souligne les résultats non homogènes, et constate les « limitations d’ordre éthique évidentes [qui] font que les études et expérimentations impliquant la participation directe d’enfants ont été peu nombreuses et resteront peu nombreuses » (page 402).

Hypersensibilité électromagnétique
Tout en rappelant la réalité des symptômes et la nécessité d’une prise en charge adaptée, le rapport constate qu’« aucune preuve scientifique d’une relation de causalité entre l’exposition aux radiofréquences et l’hypersensibilité électromagnétique n’a pu être apportée jusqu’à présent » (page 402).

Conclusion et recommandations du rapport
« Les données issues de la recherche expérimentale disponibles n’indiquent pas d’effets sanitaires à court terme ni à long terme de l’exposition aux radiofréquences. Les données épidémiologiques n’indiquent pas non plus d’effets à court terme de l’exposition aux radiofréquences. Des interrogations demeurent pour les effets à long terme, même si aucun mécanisme biologique analysé ne plaide actuellement en faveur de cette hypothèse. » (page 403). Néanmoins, considérant les inquiétudes du public et le développement des systèmes utilisant les radiofréquences, le rapport propose une série de mesures visant à mieux caractériser les niveaux d’exposition, à considérer les mesures à prendre pour réduire ou limiter ces expositions « dans les lieux présentant des valeurs sensiblement plus élevées que le niveau moyen ambiant ».

Dans le même ordre d’idées, il suggère de « fournir aux utilisateurs d’équipements personnels émetteurs de radiofréquences des mesures simples pour leur permettre de réduire leur exposition, s’ils le souhaitent » (page 406). Tandis que face à « la demande de réduction des niveaux d’exposition induits par les antennes-relais de téléphonie mobile à une valeur qui ne repose sur aucune justification scientifique » et au souhait de certaines villes « d’expérimenter des valeurs limites d’exposition différentes des valeurs limites réglementaires » il est recommandé « de peser avec soin les conséquences d’une telle réduction, notamment : en termes de multiplication du nombre des antennes et en termes d’augmentation possible de l’exposition de la tête aux radiofréquences émises par les téléphones mobiles ». (p 406).

Enfin, le rapport préconise plus généralement des mesures pour la poursuite des recherches dans un cadre pluridisciplinaire, l’amélioration de « la concertation et [du] débat autour des nouvelles implantations ou modifications d’émetteurs radiofréquences », un suivi de l’évolution des préoccupations des Français, une meilleure information du public, « en particulier par la mise en place d’un portail internet notamment destiné aux collectivités locales ».

Mis en ligne le 24 novembre 2009
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