L’année Darwin

Créationnismes, croyances, et contour des sciences

Par Guillaume Lecointre - SPS n° 288, octobre 2009

Pour combattre le créationnisme qui se présente comme scientifique, il ne suffit pas d’affirmer la pertinence et l’actualité du propos darwinien (1), ou de donner des exemples de faits d’évolution (2), ou encore de dénoncer ses erreurs ou manipulations factuelles. Quand bien même ne manipulerait-il pas les données, sa démarche ne serait pas valable pour autant. Il faut aussi traiter l’imposture à sa source, démasquer les tours de passe-passe épistémologiques commis par les versions les plus sophistiquées du créationnisme philosophique contemporain. Une critique du créationnisme prétendument scientifique ne fait pas l’économie de l’épistémologie.

Les hommes sont capables de produire toute une gamme d’assertions sur le monde : philosophiques, religieuses, théologiques, mythologiques, poétiques, oniriques, artistiques, politiques, scientifiques, narratives, idéologiques, morales, ludiques, etc. Nous serions enclins à penser que tous ces modes reposent sur des croyances et produisent des croyances : tout serait croyance, autant pour les scientifiques qui « croient » aux assertions rationnelles, que pour les religieux qui « croient » à une transcendance à l’origine du monde, voire à la version littérale d’un texte sacré, ou encore pour un homme politique qui « croit » en un idéal de société. Si tout est croyance, nous serions alors autorisés à franchir le pas vers un relativisme où tout se vaut. Les assertions scientifiques (ou autres) auraient le même statut que les assertions religieuses ou artistiques. Ce serait oublier deux questions fondamentales : (1) il y a différents sens au mot « croyance » et (2) les modalités de production des affirmations sur le monde sont extrêmement diverses : elles n’ont pas les mêmes objectifs ; elles ne reposent pas sur les mêmes codes, les mêmes ressorts d’assentiment, ni les mêmes méthodes.

Tout d’abord, il ne faut pas confondre le mot croyance au sens de « rational belief » et le mot croyance au sens de « faith » (foi). Si un scientifique croit à un résultat et à son interprétation issus de ses expériences, cette croyance est à prendre au sens du degré de confiance (très élevé) qu’il est permis d’accorder au résultat en question, au-delà de tout doute raisonnable. Une propriété essentielle de cette « croyance » est qu’elle reste questionnable, que sa remise en cause est toujours possible et même souhaitable. C’est le propre des assertions scientifiques. La croyance au sens de « foi », elle, ne peut être remise en cause, de par la définition même du mot. La foi n’éprouve pas le besoin de se justifier, et dès lors ne tire pas sa légitimité de la possibilité même d’être remise en cause. Elle tire au contraire sa légitimité par l’affirmation de la vérité non négociable de ce qui est objet de foi. La « croyance » scientifique, elle, tire sa légitimité de l’ouverture laissée à sa propre déstabilisation. Les assertions scientifiques sortiront renforcées d’une résistance à de multiples mises à l’épreuve. On comprend dès lors pourquoi la possibilité d’une telle mise à l’épreuve reste souhaitable. En raison de ces différences fondamentales, il n’est pas approprié de parler de « croyance » lorsque l’on fait allusion au degré de confiance que les scientifiques accordent à leurs résultats, ni même à la confiance qu’ils accordent à leur bagage méthodologique (voir plus loin).

Enfin, ces différents modes de production d’assertions sur le monde sont méthodologiquement variés. Ils ont tous besoin de communiquer et donc de transmettre quelque chose à autrui, voire d’emporter son assentiment, mais tous n’utilisent pas les mêmes codes et techniques pour cela. Ce que chacun va tenter de mobiliser chez autrui afin de se faire comprendre est même différent. La nécessité de bien faire identifier ces modes ne résulte pas d’une volonté d’enfermer les assertions sur le monde dans des boîtes catégorielles étanches. Bien au contraire, c’est créer la condition même de leur dialogue : on ne dialogue jamais aussi bien, l’échange n’est jamais aussi fructueux que lorsque les partenaires identifient bien leurs objectifs et leurs modes de fonctionnement respectifs. Les problèmes que suscitent les créationnismes dans les sciences viennent précisément du fait que ceux-ci assignent aux sciences des objectifs qui ne sont normalement pas les leurs ; et tentent de modifier les méthodes scientifiques afin de les instrumentaliser.

À la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle, le projet scientifique devient un universalisme non dogmatique : le but de la science est de construire des connaissances universellement partageables et partagées, des connaissances objectives. Une connaissance n’acquiert cette qualité d’objectivité que lorsqu’elle a été corroborée par plusieurs observateurs indépendants, par reproduction des expériences. La reproductibilité des expériences scientifiques devient donc centrale pour cet objectif. Elle est fondée sur quatre piliers.

Les piliers de la démarche scientifique

Premier pilier. La démarche scientifique ne peut s’initier que sur un scepticisme initial concernant les faits. Nous n’expérimentons sur le monde réel que parce que nous nous posons des questions. Si ce qui est à découvrir est déjà écrit, nous n’avons d’emblée qu’une parodie de science. Ceci se produit chaque fois qu’une force extérieure à la science lui dicte ce qu’elle doit trouver. Il y a trois forces qui s’opposent au travail du scientifique. Les forces mercantiles ont besoin d’utiliser le vernis de la science pour vanter la supériorité d’un produit à vendre. Ce qui est à prouver est commandé d’avance. Les forces idéologiques ont également besoin de plier la science aux nécessités de leurs justifications. La génétique de Lyssenko et l’anthropologie nazie fournissent les exemples les plus classiques. Les forces religieuses procèdent de même lorsqu’elles convoquent la science pour venir justifier un texte sacré, une intuition mystique ou un dogme, qu’il s’agisse de la théologie de Pierre Teilhard de Chardin ou du créationnisme dit « scientifique » issu du protestantisme anglo-saxon, ou qu’elles se servent d’un texte sacré pour valider la science comme le font les musulmans. Prenons par exemple le scientifique qui construit des phylogénies1. A partir d’un échantillon d’espèces prélevées dans le monde vivant, la question est « qui est plus proche de qui d’un troisième ? Comment s’organisent leurs relations d’apparentement ? ». Même si nous commençons les investigations avec une palette de possibilités de réponses en tête ; cette palette reste absolument modifiable et laisse largement place aux surprises. Une bonne partie de notre activité consiste à vérifier si ce que l’on trouve finalement ne serait pas un artéfact, une méprise (en multipliant les sources de données, par exemple). Cela est aisément compréhensible : il ne s’agit pas de publier des erreurs qui seront réfutées demain. Si la surprise résiste, si rien n’indique qu’elle résulte d’une erreur, alors elle est publiée. Certains sont convaincus que le scientifique passe son temps à vouloir démontrer des propositions, pour ne pas dire des préconceptions ; il faut plutôt dire qu’il passe son temps à mettre à l’épreuve ce qu’il a trouvé sans le vouloir.

Deuxième pilier. Les méthodes de la science sont réalistes. Le monde, là, dehors, existe indépendamment et antérieurement à la perception que j’en ai et aux descriptions que l’on en fait (voir Boghossian, 2008). En d’autres termes, le monde des idées n’a pas la priorité sur le monde physique. Si je fais des expériences et que je les publie, c’est dans l’espoir qu’un collègue inconnu me donnera raison en ayant trouvé le même résultat que moi. Je parie donc que le monde physique se manifestera à lui comme il s’est manifesté à moi. Je ne vois aucun sens à l’activité scientifique, en tant que poursuite d’un projet de connaissance universelle, si ce réalisme n’est pas de mise.

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– Mais voyons, cher monsieur, tout le monde descend du singe !...

Troisième pilier. Les méthodes de la science mettent en œuvre la rationalité de l’observateur. La rationalité scientifique (4) consiste simplement à respecter les lois de la logique et le principe de parcimonie. Ce sont des propriétés de l’observateur, pas celles des objets observés. Examinons tout d’abord la logique. Aucune démonstration scientifique ne souffre de fautes de logique ; la sanction immédiate étant sa réfutation. L’universalité des lois de la logique, soutenue par le fait que les mêmes découvertes mathématiques ont pu être faites de manière convergente par différentes civilisations, devrait recevoir une explication naturaliste : elle proviendrait de la sélection naturelle. Examinons ensuite la parcimonie. Les théories que nous acceptons sur le monde sont les plus économiques en hypothèses. Plus les faits sont cohérents entre eux et moins la théorie qu’ils soutiennent a besoin d’hypothèses surnuméraires non documentées. Les théories les plus parcimonieuses sont donc les plus cohérentes. La parcimonie est une propriété d’une théorie ; elle n’est pas la propriété d’un objet réel. Ce n’est pas parce que nous utilisons la parcimonie dans la construction de nos arbres phylogénétiques que nous supposons que l’évolution biologique a été parcimonieuse, comme on le croit parfois de façon erronée. Le principe de parcimonie est utilisé partout en sciences, mais il peut être aussi utilisé hors des sciences, chaque fois que nous avons besoin de nous comporter en êtres rationnels. Le commissaire de police est, sur les écrans de télévision, le plus médiatisé des utilisateurs du principe de parcimonie. Il reconstitue le meurtre avec économie d’hypothèses, ce n’est pas pour autant que le meurtrier a ouvert le moins de portes possibles, tiré le moins de balles possibles et économisé son essence pour se rendre sur les lieux du crime.

Quatrième pilier : La science observe un matérialisme méthodologique (5) : tout ce qui est expérimentalement accessible dans le monde réel est matériel ou d’origine matérielle. Est matériel ce qui est changeant (6), c’est-à-dire ce qui est doté d’énergie. En d’autres termes, la science ne travaille pas avec des catégories par définition immatérielles (esprits, élans vitaux, etc.) ; cela participe de sa définition.

Ces propriétés conditionnent la reproductibilité des expériences, caractérisent les sciences expérimentales, et du même coup, définissent la science par ses méthodes. On remarquera que cette définition est la plus large qui soit ; beaucoup plus large que les critères de scientificité retenus par les poppériens2, et au-delà de l’imprécise et regrettable division entre « sciences dures » et « sciences molles ». Mais si la science a pris son essor grâce à la philosophie matérialiste, elle n’est pas pour autant cette philosophie. Comme le rappelle Pascal Charbonnat (7), « Le matérialisme ne subsiste dans les sciences qu’à l’état de méthode, et non pas comme conception de l’origine, démarche non empirique par définition.  ». C’est en ce sens qu’on parle de « matérialisme méthodologique ».

Les créationnismes et la méthode scientifique

Les créationnismes qui se préoccupent de science commettent tous au moins une entorse à l’un des quatre piliers cités plus haut. Ils dénigrent et déforment le matérialisme méthodologique (quatrième pilier) pour pouvoir introduire en sciences un spiritualisme. Les créationnismes qui se qualifient eux‑mêmes de « scientifiques » sont pris en défaut de manquement au scepticisme initial sur les faits (premier pilier) : ce qui est à démontrer scientifiquement est déjà écrit dans un texte sacré. On peut même dire que le créationniste qui se qualifie de scientifique est le contraire d’un scientifique dans le sens où le premier cultive un scepticisme manipulateur sur les méthodes tout en étant convaincu des faits « à démontrer », tandis que le second fait confiance en ses méthodes pour questionner les faits au sujet desquels il est sceptique. Les créationnismes « scientifiques » sont incompatibles avec la science, et c’est pour cela qu’ils tentent de la redéfinir à l’usage de leurs besoins politiques. En effet, à y regarder de près, les créationnismes sous toutes leurs formes prennent naissance en dehors des sciences et du milieu des scientifiques, mus par de puissants mouvements et motifs politiques (Intelligent Design), idéologiques (Harun Yahya3) ou religieux (8).

Une dernière entorse commise par eux est, la plupart du temps, de déformer les objectifs des sciences. Au lieu de cantonner les sciences à l’élucidation de questions de faits et à l’élaboration de connaissances objectives telles que définies plus haut, ce qui devrait être, ils attendent des sciences qu’elles répondent ou prescrivent dans des secteurs qui ne relèvent normalement pas d’elles, afin de les instrumentaliser : attendre des sciences qu’elles répondent à des questions métaphysiques de sens, de valeurs, qu’elles nous rassurent, ou faire d’elles des prescriptrices de postures morales, politiques, législatives ou religieuses. Dévoyer ainsi une profession permet de l’infiltrer et d’utiliser son dynamisme pour légitimer des combats politiques ou métaphysiques que ces mouvements ne seraient pas capables de gagner par ailleurs. Il appartient aux scientifiques professionnels de déjouer ces manipulations : qui d’autre pourrait le faire mieux qu’eux ?

La nécessaire neutralité idéologique de la recherche publique

Enfin attirons l’attention du citoyen sur les méfaits d’une confusion accrue entre les domaines du public et du privé. Les scientifiques professionnels payés par l’État ont signé un contrat de construction collective de connaissances objectives. Une connaissance devient objective lorsqu’elle a été vérifiée et validée par des observateurs indépendants, ce qui implique la dimension collective du contexte de validation des découvertes scientifiques. Leur profession n’a pas à prendre position activement sur le plan métaphysique, ceci relevant du métier de philosophe (ou de théologien). Autrement dit, un scientifique du secteur public invité à titre professionnel devant un public doit s’abstenir de faire passer ses options métaphysiques personnelles pour validées scientifiquement – on ne le tolèrerait pas d’un enseignant de sciences naturelles. La raison en est évidente : la validation des savoirs scientifiques possède une dimension laïque intrinsèque, rarement revendiquée mais profondément ancrée dans l’ethos de la science. Pourtant, la principale activité des formes les plus sophistiquées du spiritualisme moderne telle la John Templeton Foundation ou de l’Université Interdisciplinaire de Paris4 est précisément de brouiller complètement ces limites de légitimité. Le citoyen doit être armé d’une conscience laïque très marquée pour déjouer les confusions qui sont à l’œuvre.

Rien de tout cela ne remet en cause la liberté individuelle d’opter pour une métaphysique de son choix. Mais ce choix ne saurait constituer une connaissance objective. Les connaissances empiriques, universellement testables, constituent la partie de nos savoirs qui unissent les hommes, et c’est pour cela qu’elles sont publiques. Les options métaphysiques restent personnelles et privées. Les organisations telles que le Discovery Institute (promotrice de l’idée d’Intelligent Design), la John Foundation ou l’Université Interdisciplinaire de Paris en France, ont bien compris que pour faire gagner du terrain à la théologie il faut brouiller les limites épistémologiques de légitimité entre religion et science, et les limites entre l’individuel et le collectif, entre le privé et le public. Elles ont bien compris qu’en finançant des scientifiques, des laboratoires, des colloques, elles peuvent coopter des scientifiques individuellement afin de créer la confusion sur le projet collectif d’une profession ; et faire passer une posture métaphysique pour scientifiquement validée – et donc collectivement validée. Il est donc de leur plus haut intérêt de se faire les amis de la science et des scientifiques. La fondation Templeton soutient l’American Association for the Advancement of Science qui publie le journal Science, et soutient surtout de nombreuses recherches. Sur le long terme, l’« ouverture » au dialogue entre science et religion sur laquelle la fondation Templeton ou l’UIP fondent leur communication risque de s’avérer désastreuse pour l’autonomie de la science dans un contexte où le financement public des recherches ne cesse de diminuer au profit des financements privés de ce type.

Références

(1) Thomas Heams, Philippe Huneman, Guillaume Lecointre, et Marc Silberstein,. Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution. Syllepse 2009. Paris. 1100 p.
(2) Corinne Fortin, Gérard Guillot, Marie-Laure Le Louarn-Bonnet, et Guillaume Lecointre, Guide critique de l’évolution. Belin 2009, Paris, 600 p. 
(3) Boghossian, Paul. La peur du savoir. Agone, 2009.
(4) Nicolas Gauvrit, Autour du rasoir d’Occam. Science et pseudo-sciences n° 286, juillet 2009.
(5) Lecointre, Guillaume. In Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Syllepse 2007.
(6) Mario Bunge, Le matérialisme scientifique, Paris, Syllepse 2008.
(7) Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Syllepse 2007.
(8) Brosseau Olivier & Baudoin Cyrille. Le créationnisme. Une menace pour la France ? Paris, Syllepse, 2008.

À lire
Évolution et créationnisme. Guillaume Lecointre. Templeton

1 Les phylogénies sont des figures d’arbres qui montrent les degrés relatifs d’apparentement entre les espèces vivantes et / ou fossiles.

2 Critères construits autour de la réfutabilité des assertions d’une théorie. À propos de Popper et de ces critères, voir Jean Bricmont, « Pour un usage nuancé de Popper », Science et pseudosciences n° 254, octobre 2002.

3 Le fondamentaliste musulman Harun Yahya s’inscrit dans une version du créationnisme qui interprète les journées de la création comme des périodes longues, et non d’une durée de 24 heures. Il reconnaît l’existence des fossiles, mais ceux-ci ne présenteraient, selon lui, aucune différence avec les espèces actuelles. Harun Yahya s’était fait connaître au début de l’année 2007 en adressant à tous les établissements scolaires en France un luxueux ouvrage de 800 pages intitulé L’Atlas de la Création. Voir L’Europe et le créationnisme Science et pseudo-sciences n° 281, avril 2008.

4 Voir « L’Université Interdisciplinaire de Paris », Guillaume Lecointre, Science et pseudosciences n° 244, octobre 2000.

Mis en ligne le 21 janvier 2010
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