Les textes publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale des publications de l’Afis mais visent à informer plus complètement nos lecteurs en leur proposant divers éclairages sur des questions particulièrement controversées.

Esprit critique ou « simple logique » ?

par Martin Brunschwig

J’ai eu l’occasion1 d’évoquer une méprise qui m’avait fait, un temps, accepter l’idée que l’homéopathie avait sa « logique » : la comparaison avec les vaccins. Cette erreur m’incline bien sûr à être très circonspect avec la logique, mais malgré tout, comment jeter le bébé avec l’eau du bain ? La logique est un des outils scientifiques les plus efficaces et les plus fiables, permettant aux raisonnements de s’enchaîner, et de tirer des conclusions. Si, comme dans le cas évoqué plus haut, on aboutit à des erreurs, ce n’est pas la logique qui n’a « pas marché », ce sont les énoncés sur lesquels elle était fondée qui étaient faux ou incomplets.

Dans la vie de tous les jours, chacun a « sa » logique et se base sur les informations dont il dispose, sur certaines « évidences » et sur ses croyances individuelles : autant de biais possibles qui feront que la logique pourra conduire vers l’erreur. Encore plus que la logique, l’évidence est une notion personnelle... Pour certains, l’existence de Dieu est « évidente ». Pour d’autres, son absence l’est tout autant.

Après avoir longtemps cherché à donner à mon propos une force (qu’il n’a sans doute pas) en donnant une définition « inattaquable » des termes « logique » et « évidence », acceptable par tous, il m’est apparu (et je remercie ici les personnes qui m’y ont aidé) que toute définition manquera un aspect des choses et qu’on pourra toujours m’objecter telle ou telle exception. Je choisis donc ici de donner « mes » définitions, personnelles (voir encadré), qui ont certainement bien des faiblesses. Qu’on me permette pourtant de m’en tenir à cette première approximation, car mon propos ne se veut qu’un petit billet d’opinion, ne prétendant pas à une rigueur absolue, mais qui peut constituer un point de départ à une réflexion que chacun pourra ensuite mener plus loin. Libre à chacun de suivre mes raisonnements ou de juger ma logique absurde... J’invite d’ailleurs nos lecteurs à compléter mon raisonnement par leurs propres exemples, ou, bien sûr, à indiquer les failles qu’ils remarqueront.

Essai de définitions

Je propose comme définition de la logique : enchaînement de raisonnements que tout le monde disposant des mêmes informations fera de la même façon. Exemple : quiconque sait que les feux rouges sont le signal demandant aux automobilistes de s’arrêter trouvera logique de voir une file de voitures à l’arrêt devant un feu rouge. Le même comportement devant un feu vert pourra à bon droit être jugé « absurde ». On ne l’observe d’ailleurs jamais (ce qui montre que nos contemporains ne sont pas encore complètement irrationnels...).

Et je propose comme définition de l’évidence : que chacun peut constater. Exemple : il fait clair le jour et sombre la nuit. C’est un bon exemple, car voilà typiquement une affirmation qui comporte des exceptions (aux pôles, notamment), ou qui pourrait se heurter au problème de l’aube et du crépuscule, mais qui montre que je souhaite parler du cas le plus général, le plus quotidien. À moins de mauvaise foi, la constatation peut être faite par tout un chacun.

Ça m’étonnera toujours...

Une chose m’étonnera toujours : dans ces colonnes, la croyance aux sornettes et au paranormal en général est régulièrement l’objet de textes dans lesquels nous tentons d’expliquer à la fois pourquoi le phénomène allégué est trompeur, mais aussi pourquoi tout le monde peut un jour se laisser prendre, quels sont les mécanismes ou les raisons, parfois sociales, qui peuvent égarer chacun. Nous prônons (à juste titre) un esprit critique que nous tentons d’encourager et d’expliciter, non sans relever les difficultés qu’il pose, le travail incessant qu’il suppose. Mais ce qui ne laisse de me surprendre, c’est de constater le nombre de choses parfaitement admises, et qui n’ont plus l’air de choquer grand monde, alors qu’elles vont manifestement à l’encontre de toute simple logique !

« Esprit critique » ou « simple logique » ?

L’esprit critique suppose, me semble-t-il, un vrai effort, une démarche longue et ambitieuse : il n’est pas « évident » de constater que la psychanalyse repose sur des bases tellement fragiles qu’il est impossible de suivre ceux qui prétendent à sa scientificité ; il n’est pas facile d’admettre, contre tout ce qu’on voit, qu’on entend et qu’on lit, que les OGM ne présentent aucun danger pour la santé humaine, ou que les « électrohypersensibles » sont manifestement victimes d’un effet nocebo à grande échelle, entretenu par une certaine psychose médiatique, et maintenant judiciaire (qui ne va pas arranger les choses !...). D’un point de vue strictement scientifique, ces exemples ne posent pas de difficultés particulières, mais ces informations sont encore trop confidentielles pour ne pas se heurter à ce qui est dit et imprimé un peu partout. Or, n’oublions pas que « le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, c’est l’illusion de la connaissance » (Stephen Hawking).

C’est pourtant simple...

Mais il en va tout autrement de certains domaines où il me semble qu’une réflexion de quelques minutes devraient pourtant suffire2. Je sais qu’il y a quelques très rares contre-exemples, mais tout de même : comment croire sérieusement à l’homéopathie, alors qu’il est si « logique » de constater que plus un produit est dilué, moins il va être actif. Les personnes à qui l’on explique qu’après un certain « CH », après des dilutions vraiment trop poussées, il ne reste plus la moindre trace de molécule du produit d’origine dans les granules homéopathiques nous répondent souvent « Oui, mais avant cette dilution, c’est plausible »... On est donc là dans deux logiques diamétralement contradictoires ! Soit il faut du produit, soit il faut des dilutions, le principe de similitude, la “dynamisation” et toutes les billevesées que les homéopathes essaient de nous faire croire. On voit bien qu’un peu de « simple logique » nous éloigne des processus censés être à l’œuvre, et que de simples évidences, constatées tous les jours, pourraient mieux nous protéger des erreurs : avez-vous l’habitude de couper d’eau un jus de fruit ou un café trop fort pour autre chose que l’adoucir ?

Quelques autres exemples

Les soucoupes volantes

Comment croire sérieusement aux Ovnis ? Quand on regarde un peu le nombre (effarant !!) et la diversité quasi totale des témoignages sur le net, on est complètement abasourdi ! Je n’ai d’autre choix que de constater que :
1) Si tout est vrai, les extraterrestres sont incroyablement nombreux, voyageant sur des engins extraordinairement variés (venant donc sans doute d’endroits et de planètes très différentes), mais ayant tous un sacré attachement à la Terre pour y venir si souvent, mais restant tous très discrets (pas une seule de ces civilisations, aucune d’entre elles, ayant fait quand même un sacré chemin, ne souhaiterait un "vrai" contact ?? Quelle constance dans la psychologie extraterrestre, et quel contraste avec notre probable comportement à leur place !).

2) Si tout n’est pas vrai, il est donc imaginable de penser que certains au moins de ces témoignages sont "faux" (à un titre ou un autre, canular ou erreur "de bonne foi" bien sûr).

3) Il faudrait donc faire un tri... Mais selon quels critères ?? Les témoignages "farfelus" et ceux qui pourraient paraître plus sérieux tombent sous le coup des mêmes reproches ci-dessus : pourquoi les "sérieux" n’ont rien de mieux à nous offrir, au bout du compte, que les farfelus ?

4) Admettre tous les témoignages est donc une position intenable, en rejeter certains est possible voire obligatoire, et à partir du moment où l’on admet l’idée de rejeter des témoignages, les rejeter tous, par contre, est tout à fait possible ! Et pour moi, c’est logique... Pourquoi diable croire à celui-ci plus qu’à celui-là ?

L’astrologie

Comment croire sérieusement à l’astrologie ? Je ne reviens pas sur notre hors-série (dont je vous conseille vivement la lecture !3), mais juste une rapide tentative de « simple logique » : si des astres nous influencent vraiment, pourquoi ceux de l’instant précis de notre naissance (une minute après, les astres sont toujours là, et pourquoi les astres du lendemain, de l’année prochaine, d’aujourd’hui, etc. resteraient « muets » ?), pourquoi moi et pas mon « voisin de berceau » ou tout habitant de cette planète (comment les astres « choisissent-ils » ??), pourquoi ces astres (censés être ceux qui sont dans la ligne de visée du soleil à ma naissance) et pas les autres astres, souvent plus près, pourquoi une influence corrélée aux noms de ces astres, choisis pourtant par des hommes à une époque où l’on ne connaissait rien de ces corps lumineux (baptisant par exemple « Mars » du nom du dieu de la guerre, en raison de sa couleur rougeâtre, évoquant le sang à nos aïeux nomenclaturistes) ? etc. Bref, il est logique de penser que les astres et nous vivons nos vies chacun de notre côté, et imaginer qu’ils nous influencent n’a pas plus de sens que de penser que nous les influencerions4 !

La voyance

Comment croire sérieusement à la voyance ? Déjà, si les voyants voyaient, nous serions prévenus des événements importants : pourquoi aurait-on besoin du journal, qui nous relate les événements passés, alors que nous aurions déjà été avertis, pourquoi les voyants ne jouent-ils pas au loto ou aux paris sportifs, pourquoi y en a-t-il tant, (comment se font les recrutements des cabinets de voyance, sur Internet, par exemple ou par téléphone, qui emploient plusieurs voyants), et surtout, pourquoi nous posons-nous toujours autant de questions sur l’avenir ? Soyons logiques : si la voyance existait, nos vies seraient totalement différentes !5

L’acupuncture et la réflexologie

Comment croire sérieusement à l’acupuncture ? Je ne conteste pas une action possible des petites aiguilles posées sur le corps6, mais comment croire à cette histoire de « méridiens » qui reliraient les différentes parties du corps, alors que dès que je me cogne, me coupe, ou me brûle quelque part, c’est toujours pile là que j’ai mal, et jamais à une partie du corps « reliée » à celle blessée ?? Les exceptions, dues entre autres au trajet souvent assez long des nerfs, qui occasionnent parfois, c’est vrai, des douleurs écartées de leurs points d’origine, n’empêchent pas de continuer à s’interroger sur la raison pour laquelle « piquer » (et non soigner) à un bout de la chaîne pourrait guérir l’autre bout ! (Et quid des piqûres « ordinaires » ? Elles n’abîment jamais de points reliés ?...)

Et les médecines qui prétendent que l’on a dans l’oreille ou dans le pied une « carte » du corps humain : d’abord, comment font-elles pour soigner les maux d’oreilles (ou de pied selon le cas) ? Et ensuite, quand bien même ces parties du corps seraient reliées, en quoi soigner l’autre bout de la chaîne devrait-il être plus efficace que de soigner directement ?? Le même soin ne devrait-il pas avoir le même effet aux deux bouts de la chaîne ?

Et encore...

Comment croire sérieusement aux prières ? Je ne doute pas que la ferveur de millions (milliards ?) de fidèles à travers le monde nous aurait gratifiés d’un monde meilleur, si les prières pouvaient être exaucées !

Et comment croire sérieusement aux fantômes, au monstre du Loch Ness, au yéti, à tous ces trucs qu’il suffirait de nous montrer « une fois pour toutes », mais qu’on ne voit jamais dans des conditions « normales » ?

Conclusion

J’arrête ici une liste que l’on pourrait sans doute prolonger longtemps. Pour être tout à fait honnête, il me faut ajouter tout de même que beaucoup de choses « vraies » ne sont pas très « logiques », ou vont contre le sens commun. La terre est ronde, tourne sur elle-même comme sur son orbite, sans que le bon sens ou la logique nous aide en quoi que ce soit à le comprendre. Il faut donc accepter de réviser son point de vue « basique » lorsqu’il faut se rendre à l’évidence, notamment scientifique. Mais dans les domaines dont j’ai parlé, c’est le contraire qui se passe ! La science nous aide même à renforcer notre première approche et à confirmer l’inanité de ces élucubrations. Alors, franchement, comment tout cela résiste-t-il ?... Ça m’étonnera toujours !

1 SPS n° 284, p. 81 : « Vaccins et allergies, des analogies trompeuses sur l’homéopathie ».

2 Enfin attention... C’est comme ce peintre qui avait peint en quelques minutes et vendu assez cher une esquisse, et répondait à son acheteur un peu choqué (comment ?! Si cher ? Mais cela vous a pris 3 minutes ! : « Non, cela m’a pris 40 ans... et 3 minutes ! »). Je n’aurais sans doute pu tenir ces raisonnements « simples » sans une longue réflexion, nourrie entre autres par le travail accompli à l’Afis.

3 N° 287, hors-série Astrologie.

4 Avec toutefois une exception : le Soleil, qui justement est absent des horoscopes... (Alors que son influence est absolument indéniable, même sur notre comportement !)

5 Et pourquoi les télépathes ont-ils le téléphone ?

6 Effet placebo, mais aussi, peut-être, production d’endorphines provoquées par les piqûres elles-mêmes : cette hypothèse est parfois avancée.

Mis en ligne le 10 novembre 2009
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