L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

Quand l’astrologie gangrène l’Éducation nationale

par Jean-Paul Krivine - SPS Hors-série Astrologie, juillet 2009

 

Ce texte a été publié dans les Cahiers Rationalistes en 1995.
Sous la responsabilité du principal du collège, une expérience d’astro-pédagogie (!) était en cours en cette rentrée 1994. L’histoire avait commencé trois ans plus tôt avec « une enquête statistique sur les lunes (!) [dont] l’objectif [était] de trouver une correspondance entre les indications données par les maîtres du primaire sur le comportement de l’enfant, et celles résultant de son potentiel lunaire »1. Ainsi, dès la rentrée 1992 et sur la base d’une prétendue unanimité, était procédé à la « constitution de quatre classes expérimentales de 6e et d’équipes pédagogiques associées selon la dialectique soleil/lune ». On a du mal à ne pas croire à un canular. Mais ce n’est pas tout. L’année suivante, de nouvelles classes expérimentales sont créées : en 6e, les « Lents, (lunes d’eau et de terre) » sont séparés des « Rapides (lunes de feu et d’air) ». En 5e, trois classes permettent de distinguer les « Actifs », les « Rêveurs » et les « Sérieux » rejoints par les « Curieux ». Pour l’année scolaire 1994-1995, les promoteurs de l’expérience proclamaient leur intention de poursuivre et affiner leurs observations. Hélas, les astres n’avaient pas prévu qu’un syndicat d’enseignants saisirait l’inspection d’académie. La réponse de l’inspecteur a été une opposition sans ambiguïté à toute utilisation d’une prétendue « astro-pédagogie ». Ses instructions ont été établies en conséquence.

Un de nos lecteurs, qui nous a fait parvenir ces documents, s’indigne : « Comment peut-il se faire que, pendant 3 ans, et avec la “complicité” d’une trentaine d’enseignants, un projet aussi fou que celui-ci ait pu servir de “caution” à la gestion de la population scolaire de l’établissement ? Qu’est devenu le concept de “mission d’éducation”, lorsqu’on voit, sans vouloir céder à la facilité d’un jeu de mots, sur quelles “lunes” périmées peut être argumenté un “projet d’établissement” (sic !) » S’agissant effectivement d’un projet d’établissement, l’inspecteur d’Académie rappelle que celui-ci n’a pu être mené qu’avec l’accord du Conseil d’Administration. […].

Il s’agit d’un cas isolé, et nous osons l’espérer, d’un cas d’exception. Ne tirons donc aucune généralisation hâtive. Que l’on nous permette cependant d’évoquer les États-Unis, où une campagne systématique continue de tenter de substituer à l’enseignement de la théorie de l’évolution, un enseignement à égalité de la « théorie créationniste ». Cette campagne a su se saisir de tous les moyens, de toutes les instances où ses représentants étaient invités à siéger : conseil d’établissement, commission des manuels scolaires, etc. Ne faudrait-il pas, en France, être plus vigilant quant aux dangers de l’introduction à tous les niveaux des « personnalités extérieures » (élus locaux, représentants des milieux associatifs, des milieux professionnels, etc.), de la remise en cause des programmes nationaux, voire même de la suppression des diplômes nationaux, avec à chaque fois, une même conséquence : substituer à un cadre national autant d’exceptions locales, décidées « en concertation » avec les collectivités et associations dites représentatives. Ne risquons-nous pas un jour de voir une campagne de type créationniste s’engouffrer dans chacune de ces brèches2 ? Si notre système d’éducation se prête encore mal à ces tentatives, restons tout de même vigilants.

Au Québec aussi

En lisant le manuel de français de ma belle-fille de 12 ans, j’ai découvert avec stupéfaction que l’on enseignait l’astrologie aux enfants de l’école primaire ! Intitulé Français 6, Pastille et Giboulée messagers, le manuel visé, édité en 1988, est toujours distribué aux élèves de sixième année du primaire dans la Commission scolaire de Grandpré (à Louiseville, en Mauricie-Bois-Francs, près de Québec). Or, que trouve-t-on au cœur de cet ouvrage de moins de cent feuilles ? Un chapitre de 32 pages intitulé « Que sera demain ? », consacré exclusivement à l’étude des sciences dites occultes : astrologie (« Qui êtes-vous ? »), horoscope chinois, numérologie (« la signification des nombres pour les prénoms »), chiromancie (« L’analyse dermatodigitaloglyphe de l’index »), etc. On y apprend que « L’astrologie explique tout », « Les influences (de l’astrologie) sur l’humain », « Je crois en l’astrologie », « L’astrologie, la vraie », etc. […]

Que penser d’un manuel scolaire destiné à des enfants malléables, encore en pleine formation intellectuelle, où un professeur affirme dans le cadre d’une interview : « Je crois aussi que les corps célestes ont une influence sur les humains. Par exemple, on peut vérifier que, lors des pleines lunes, il y a plus de gens agressifs, la violence augmente… Cela est vérifiable. Nous subissons au jour le jour l’influence des corps célestes. » Et qui conclut en disant : « Aussi, il m’apparaît sage, dans de telles conditions, d’utiliser les services d’un astrologue pour connaître les influences que vous aurez à subir. » […].

[Que] trouve-t-on en conclusion de ce […] chapitre ? « […] Si l’astrologue travaillait en harmonie avec les astronomes, ces derniers pourraient prévoir les trajectoires des planètes et signaler ces événements aux astrologues qui eux pourraient, en se basant sur des statistiques, pré venir par exemple les gens d’éviter de provoquer leur environnement durant telle période parce que dans les conditions que présentent les astres, plusieurs personnes auront tendance à être violentes. De cette façon, en suivant ces conseils, les réseaux de télévision pourraient modifier leur programmation pour enlever tel film violent qui n’est pas présenté dans une bonne période, etc. » [...]. Que depuis sept ans, un tel ouvrage, nécessairement approuvé par le ministère, ait pu circuler et être utilisé sans coup férir dans les officines de l’Éducation nationale dépasse l’entendement ! […]

Béatrice Richard, extrait du Québec Sceptique n° 34, page 6, été 1995.

1 Ces citations sont tirées du bilan de l’expérience, document diffusé avec l’aval du principal du collège, et dont des extraits ont été reproduits par le syndicat SNLC-FO qui a révélé l’affaire.

2 Depuis la rédaction de cet article, on a d’ailleurs pu effectivement constater que les tentatives des créationnistes se font parfois insistantes, voir le dossier Le créationnisme à visage découvert.

Mis en ligne le 8 novembre 2009
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