L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

Us et abus du concept de « trait » psychologique

par Jacques Van Rillaer - SPS Hors-série Astrologie, juillet 2009

Nous utilisons spontanément de multiples expressions pour nous caractériser psychologiquement et pour caractériser les autres : tempérament, caractère, type de personnalité, attitude, valeurs personnelles, motivations, intentions, mode de vie, style cognitif, schémas de pensée, etc.

En début d’année académique, il m’arrive de demander, à mes étudiants de première année d’université qui n’ont pas encore suivi un cours de psychologie, de répondre par écrit, en dix minutes, à la question : « Qui êtes-vous ? ». Leurs textes contiennent, pour une large part, des traits psychologiques (« je suis timide », « je suis sentimental », « j’attache beaucoup d’importance à l’amitié »), physiques (« je suis petit et j’en souffre ») et sociologiques (« je suis espagnol », « je viens d’un milieu ouvrier »). Ils utilisent également d’autres types d’énoncés : des relations affectives (« je suis fiancée » ; « j’ai un chat que j’adore »), des activités de loisirs et des engagements sociaux (« j’adore les BD » ; « je m’occupe d’Amnesty »), des opinions politiques, des événements passés (« j’ai beaucoup souffert dans mon enfance », des projets, des croyances, la question de l’identité et son « mystère » (« je suis une poussière perdue dans l’univers » ; « Je ne sais pas encore qui je suis »). En définitive, la notion de trait est la plus utilisée1. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle soit employée par les astrologues, comme tout un chacun.

Une notion problématique

Malheureusement, la notion de trait est plus problématique qu’elle n’y paraît. Des psychologues scientifiques ont précisé ses mésusages. Des écrivains et des philosophes les avaient précédés dans leurs réflexions critiques. Ainsi André Gide note dans son journal : « je ne sais encore, à trente-six ans, si je suis avare ou prodigue, sobre ou glouton... ou plutôt, me sen-tant porté soudain de l’un à l’autre extrême, dans ce balancement même je sens que ma fatalité s’accomplit. Pourquoi formerais-je, en m’imitant facticement moi-même, la factice unité de ma vie ? »2

Un premier problème tient dans ce mot de La Rochefoucaul3 : « on est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres ». La psychologie scientifique a amplement confirmé la variabilité des conduites d’un individu, du moins lorsque celui-ci se trouve dans des situations bien différentes4. Assurément, certaines personnes sont plus constantes que d’autres (par exemple elles réagissent très souvent de façon anxieuse), mais la majorité des individus adoptent des comportements différents selon les circonstances. Tel se montre agressif avec son conjoint, mais non avec son employeur ou avec ses amis. Tel autre adopte des comportements de domination avec une femme paumée et des attitudes de soumission avec une partenaire autonome, sûre d’elle. L’énoncé de traits de personnalité, en dehors du contexte où ils s’observent, tend à faire surestimer leur constance à travers les situations et à travers le temps.

Un deuxième problème est le danger d’explications tautologiques, que les psychologues appellent des « pseudo-explications mentalistes ». Dans ce cas, le trait est une entité mentale qui est inférée de l’observation de comportements et qui est présentée comme l’explication de ces mêmes comportements.

Ainsi, on peut dire « Paul est un élève studieux, volontaire », mais non « Paul étudie bien parce qu’il a de la volonté » ou « Paul étudie bien parce qu’il est volontaire ». Dans la première phrase, on utilise des étiquettes (studieux, volontaire) pour désigner un ensemble de comportements. Ces traits permettent de distinguer Paul d’autres élèves et d’émettre des prédictions de conduites dans des situations scolaires et peut-être d’autres. Dans la deuxième phrase (« … parce qu’il a de la volonté »), on s’imagine expliquer un comportement (ou un ensemble de comportements) par l’évocation d’une réalité interne (la volonté). Mis en demeure d’expliquer au nom de quoi on affirme que Paul a de la volonté, on ne peut que répondre : « le fait qu’il étudie de façon persévérante ». La circularité de l’explication est évidente : on n’explique pas ici une réalité observable (directement ou indirectement) par une autre réalité observable (directement ou indirectement), comme quand on dit que la tuberculose est causée par le bacille de Koch. En fait, on dit deux fois la même chose en d’autres mots. Dans la troisième phrase (« … parce qu’il est volontaire »), on commet la même erreur, à ceci près qu’on ne renvoie pas à une soi-disant réalité dans la personne, mais à son « essence », son identité. Expliquer que Paul est studieux parce qu’il a « en lui » de la volonté, c’est faire comme ces médecins du XVIIIe siècle qui affirmaient que « les fièvres malignes sont causées par le développement de particules très chaudes et très spiritueuses »5. Molière a joliment fustigé ces explications purement verbales, à la fin du Malade imaginaire, dans la scène de l’intronisation du médecin. Lorsque le Président demande pourquoi l’opium fait dormir, le récipiendaire répond : « Quia est in eo Virtus dormitiva » (parce qu’il y a en lui une force dormitive) – ce qui lui vaut les applaudissements du jury. Certes il est légitime et intéressant de dire que l’opium a la propriété de faire dormir. L’erreur réside dans le « quia », le « parce que », l’attribution d’une valeur explicative à un énoncé descriptif.

Du bon usage de la notion de trait

Selon les psychologues scientifiques, il est légitime d’utiliser la notion de trait pour caractériser une personne et pour prédire ses comportements dans une série de situations. Ceci requiert toutefois de garder en mémoire les principes suivants.

1. Le trait désigne une tendance typique de se comporter (penser, ressentir, agir) dans diverses situations. L’argument décisif pour utiliser cette notion est d’ordre statistique : la personne s’est conduite plus souvent que la plupart des gens de cette manière – par exemple, volontaire, timide, agressive – et l’on prédit que, dans diverses autres situations, cette façon de se conduire s’observera encore fréquemment.
2. Le trait est à envisager comme un continuum par rapport auquel tout individu peut être situé. Aussi est-ce une notion à laquelle s’applique la célèbre formule de Kepler « scire est mesurare » (savoir c’est mesurer). Certains psychologues utilisent encore la notion de « type » psychologique (ils parlent par exemple du type « introverti »), mais la plupart des psychologues (scientifiques) préfèrent désormais la notion de « trait », conçue comme une dimension psychologique variant entre deux extrêmes. Le trait peut être unipolaire (par exemple le degré de dépressivité, allant d’humeur normale à très grave dépression) ou bipolaire (variant de maniaque – au sens psychiatrique du terme – à gravement déprimé, en passant par d’humeur normale).
Des traits aujourd’hui couramment évalués par les psychologues sont les suivants : extraversion (sociable, actif), neuroticisme (nerveux, émotif, soucieux), agréable (chaleureux, sympathique), consciencieux (soigneux, organisé, fiable), ouvert d’esprit (imaginatif, non-conventionnel). On les appelle les « Big five  ». C’est l’Américain Warren Norman qui les ainsi définis dans les années 606. Sa conception est devenue célèbre vingt ans plus tard, surtout grâce aux recherches de Robert McCrae et Paul Costa7.
3. Les questionnaires (appelés aussi « échelles ») par lesquels les psychologues évaluent les traits ne sont pas des équivalents psychologiques des rayons X. Ils donnent seulement une idée approximative du degré d’intensité d’un trait donné. Le caractère relatif de ces mesures apparaît dans la relative faiblesse des concordances entre les évaluations de traits que font des personnes d’elles-mêmes et les évaluations que font d’elles d’autres personnes, des proches ou des professionnels. Les corrélations entre auto-évaluations et hétéro-évaluations sont de l’ordre de .40 à .508. Les différences s’expliquent en partie par le fait que nous avons tendance à accentuer l’importance de traits de personnalité quand nous jugeons les autres, alors que nous soulignons volontiers l’impact des situations pour expliquer nos propres comportements. Pour prendre conscience de la variabilité de nos conduites en fonction des circonstances, nous sommes évidemment mieux placés que ceux qui nous observent épisodiquement.

Ayant à l’esprit ces principes, on peut mener des recherches à l’aide de questionnaires qui ont fait leurs preuves (ils sont loin de se valoir). À titre d’exemple, citons une étude d’une équipe de l’université de Caroline du Nord, dirigée par l’éminent psychologue William Dahlstrom9. Ces cinq chercheurs ont comparé des traits établis à l’aide d’horoscopes et des traits des mêmes personnes établis à partir d’un des meilleurs questionnaires de personnalité, le Minnesota Multiphasic Personality Inventory. L’échantillon était composé de plus de 2000 adultes. Les corrélations se sont avérées nulles. Autrement dit, les personnes d’un signe astrologique donné ne présentaient pas de différences significatives dans le degré de présence de certains traits par rapport à des personnes d’autres signes astrologiques. Certes, on peut relativiser la valeur des réponses à ce type de questionnaire, mais c’est sans doute actuellement la meilleure façon de mener des études objectives de validation des horoscopes.

1 Il en va de même de l’autre côté de l’Atlantique, comme le constatent par exemple J. Rentsch et T. Heffner : « Assessing self-concept : Analysis of Gordon’s coding scheme using “Who am I ?” responses », Journal of Social Behavior and Personality, 1994, 9, p. 283-300.

2 24 août 1905, Journal, Gallimard, Pléiade, p. 174.

3 Réflexions ou sentences et maximes morales, 1678, § 135, rééd. Paris, Garnier, 1954, p. 25

4 Les pionniers des recherches sur la variabilité intra-individuelle sont H. Hartshorne, M. May et J. Maller (Studies in the Nature of Character, Macmillan, 3 vol., 1928-1930). Le chercheur le plus réputé en la matière est Walter Mischel (Université Stanford). Pour une synthèse de ses travaux, voir J. Van Rillaer, « Walter Mischel. Nous ne sommes pas les mêmes selon les circonstances », In C. Meyer et al., Les nouveaux psys, Les Arènes, 2008, p. 428-443.

5 Exemple repris à Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1947, p. 109.

6 « Toward an adequate taxonomy of personality attributes », Journal of Abnormal and Social Psychology, 1963, 66, 574-583.

7 « Validation of the five-factor model of personality across instruments and observers », Journal of Personality and Social Psychology, 1987, 52, 81-90.

8 R. McCrae, « Agreement of personality profiles across observers », Multivariate Behavioral Research, 1993, 28, 25-40.

9 W. Grant Dahlstrom, Donald Hopkins, Leona Dahlstrom, Elizabeth Jackson, Edward Cumella, « MMPI findings on astrological and other folklore concepts of personality ». Psychological Reports, 1996, 78, 1059-1070.

Mis en ligne le 14 décembre 2009
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