La surmortalité des abeilles : alerte rouge pour la pollinisation et l’agriculture

par Alain Rérat - SPS n° 289, janvier 2010

La population mondiale d’abeilles a sensiblement diminué au cours des deux dernières décennies, en raison du brusque accroissement des pertes de colonies dans les ruchers, dont le pourcentage de mortalité est devenu beaucoup plus élevé que celui considéré comme normal (10 à 15 %). Parmi les causes de cette surmortalité, la malnutrition des colonies est provoquée par un appauvrissement des ressources en miel et en pollen – mellifères et pollinifères – en relation avec diverses modifications du milieu liées aux activités humaines. Les abeilles, fragilisées par la discontinuité des apports nutritifs, sont sensibilisées à différents autres facteurs, parmi lesquels certains insecticides chimiques, soupçonnés, sans cependant que leur responsabilité soit avérée, et dont néanmoins l’emploi est restreint dans des conditions draconiennes. Mais il serait possible de s’en affranchir par l’utilisation de plantes rendues génétiquement résistantes aux insectes par l’insertion d’un gène Bt (Bacillus thuringiensis) dont l’innocuité pour les abeilles est démontrée. Par ailleurs, outre les nombreuses pathologies infectieuses et parasitaires qui ont toujours existé chez les abeilles, de nouveaux pathogènes ont émergé, parmi lesquels un acarien, le varroa, facteur majeur de mortalité, mais aussi une microsporidie, Nosema ceranae, et divers virus. Cette surmortalité a des conséquences économiques marquées pour la production de miel (-20 % en France), mais encore plus graves pour les productions vivrières dont le rendement et la qualité dépendent de la pollinisation, qui est effectuée à prés de 80 % par les insectes pollinisateurs. Sachant que la pollinisation des productions végétales offre un bénéfice financier estimé à 117 milliards de dollars pour l’ensemble du Monde, son déclin peut entraîner des pertes considérables. Pour prévenir la surmortalité des abeilles et ses conséquences agricoles, le groupe de travail « Abeilles et pollinisation » de l’Académie d’Agriculture de France a souligné la nécessaire collaboration entre l’apiculture et l’agriculture et préconisé dans ce but la création d’un Centre technique apicole.

* * *

Au cours des deux dernières décennies, ont été décrites, dans diverses zones géographiques, des pertes inhabituelles d’abeilles se traduisant par l’affaiblissement marqué et la disparition d’un pourcentage élevé des colonies d’abeilles dans les ruchers (1), dépassant très largement le pourcentage de mortalité considéré comme normal (10 à 15 %). Ce phénomène n’est pas sans provoquer de profondes inquiétudes chez les professionnels apicoles et dans le monde rural, en raison des fortes implications économiques qui peuvent en résulter, non seulement pour les produits apicoles, mais aussi pour les récoltes vivrières, dont, pour la plupart, le niveau et la qualité sont extrêmement dépendantes de la pollinisation1, assurée de façon déterminante par ces hyménoptères.

Parmi les insectes pollinisateurs, les abeilles, par leur grand nombre d’espèces (20 000 dans le monde) et le volume de leurs populations, occupent une place de choix, qu’il s’agisse des espèces sociales pérennes, ou d’espèces solitaires annuelles, place beaucoup plus importante que celle des autres mellifères : lépidoptères (papillons), diptères (mouches) et coléoptères (2). Certaines des espèces d’abeilles sociales ont été « domestiquées » par l’homme auquel elles fournissent bon nombre de produits délectables ou réputés favorables à la santé. Ces abeilles « domestiquées » ne sont cependant pas seules à intervenir dans la pollinisation et il faut souligner le rôle complémentaire d’un grand nombre d’autres hyménoptères mellifères, particulièrement les diverses espèces de bourdons (3,4).

La production mellifère et ses aléas

Les facultés mellifères des abeilles ont été exploitées depuis la plus haute Antiquité, comme le rapportent les écrits d’auteurs comme Aristote ou Pline l’Ancien. L’apiculteur moderne ne se contente pas de prélever le surplus de miel dans les réserves de chaque colonie – ce qui est bien illustré par la géniale formule de Virgile « Sic vos, non vobis, mellificatis, Apes »2 – mais aussi divers produits annexes tels que le pollen, la propolis et la gelée royale, qui possèdent tous, peu ou prou, des vertus thérapeutiques, cosmétiques ou aromatiques. La France est ainsi, en Europe, un des plus forts producteurs de miel (actuellement 20 000 tonnes par an), grâce à son grand nombre de ruches (1 300 000) servies par environ 70 000 apiculteurs, dont 1 800 professionnels de haut niveau (5). On comprend donc les inquiétudes soulevées par le constat, bien établi, de ce dépérissement des abeilles à l’échelle mondiale, qui envahit aussi notre pays depuis près de vingt ans. On peut penser, compte tenu de l’histoire de l’apiculture, que ce phénomène n’est pas le résultat d’un simple cycle temporel, mais bien celui de la conjonction d’un certain nombre de facteurs d’ordre nutritionnel, climatique, pathologique et toxicologique.

La malnutrition : disettes et pléthores

En préambule, on doit souligner que ce dépérissement survient sur un fond de malnutrition des abeilles dont il ne faut surtout pas sous-estimer les conséquences néfastes pour leur vitalité. De nombreuses activités anthropiques modifient actuellement le monde végétal de façon très marquée, ce qui se traduit pour ceux des insectes qui se nourrissent de nectar et de pollen – notamment les abeilles – par des alternances de pléthore et de disette, quantitatives et qualitatives (6). On peut citer le remplacement progressif des prairies naturelles à la flore composite par des prairies artificielles à base essentielle de graminées, aux faibles ressources de nectar et pollen, la raréfaction de certaines cultures traditionnelles à fort potentiel nourricier, la monoculture avec des espèces à courtes périodes de floraison et aux pollens souvent pauvres en protéines et en certains acides aminés (7), la disparition des haies, la fauche précoce de la végétation des éléments fixes de paysage (bords de route et de cours d’eau, talus…) ou leur désherbage aux pesticides, et par-dessus tout, le manque d’eau. Le cheptel apiaire est dangereusement fragilisé par cette discontinuité d’apports alimentaires et, sachant que « le terrain fait le lit de la maladie », les abeilles sont ainsi hyper sensibilisées aux agressions de toutes natures, biotiques et abiotiques ; sans négliger les aléas climatiques qui certes ont toujours existé, mais qui s’expriment présentement de façon de plus en plus rude avec notamment des périodes d’extrême sécheresse. Il en résulte qu’une agression qui serait anodine pour une colonie bien nourrie peut avoir des conséquences désastreuses pour une ruche dénutrie. Le dépérissement des abeilles, du fait de leur fragilité récemment acquise, est ainsi considéré comme d’origine multifactorielle, chacun de ces facteurs agissant isolément ou en synergie avec d’autres, et c’est ce qui ressort des études des comités ad hoc actionnés depuis 2002 par le Ministère de l’Agriculture (8a, 8b) et des recommandations (janvier 2007) du groupe de travail sur « Abeilles et pollinisation » de l’Académie d’Agriculture de France (9).

Du bon usage des pesticides

Parmi ces multiples facteurs, l’attention de certains apiculteurs au cours de la dernière décennie s’est focalisée sur la responsabilité potentielle de divers pesticides – les médicaments des plantes – destinés à protéger les cultures. À ce sujet, il ne faut pas oublier que les pertes de denrées comestibles liées à la présence des mauvaises herbes et aux attaques d’insectes ravageurs peuvent atteindre des niveaux très élevés, plus de la moitié des récoltes (10), lorsqu’une politique de prévention par l’emploi de pesticides n’est pas pratiquée de façon planifiée. Parmi ces pesticides, on peut citer les herbicides, dont l’effet n’est qu’indirect sur les productions apicoles puisqu’il fait disparaître les adventices, mauvaises herbes souvent très mellifères, et les acaricides, destinés à la prévention d’attaques parasitaires des plantes et des colonies d’abeilles, dont l’emploi désordonné et parfois abusif serait à l’origine de l’émergence possible d’intoxications des abeilles.

Mais on incrimine surtout certains insecticides de dernière génération, le Gaucho et le Régent (8), et maintenant le Cruiser (11), qui, en remplacement des substances phytosanitaires jusqu’alors utilisées, ont été préconisés depuis une dizaine d’années d’abord en épandage, puis sous forme de granulés sur la ligne des semis. Ces nouveaux pesticides servent actuellement en enrobage des semences, ce qui présente l’avantage de réduire considérablement les doses appliquées et de provoquer une protection prolongée des jeunes plantules. Ils présentent cependant l’inconvénient d’être rémanents dans le sol, et notamment pour le Gaucho, de diffuser vers les organes reproducteurs des plantes et de se retrouver parfois à l’état de traces dans le nectar et le pollen. Comme tous les insecticides chimiques, ils sont évidemment toxiques pour tous les insectes, mais leur toxicité est variable en fonction de divers facteurs : le choix et le dosage du produit ainsi qu’éventuellement la présence d’une autre substance phytopharmaceutique, l’espèce d’insecte concernée et son stade de développement, et l’environnement, c’est-à-dire la flore et le climat.

Pour répondre aux préoccupations des apiculteurs, le Ministère de l’Agriculture a donc créé au cours des dernières années deux comités scientifiques et techniques (8a, 8b) chargés de piloter des études multifactorielles des troubles des abeilles, dont le travail n’a cependant pas permis d’incriminer avec certitude la toxicité de ces substances pour les abeilles, et a répertorié de nombreux autres facteurs susceptibles de provoquer leur affaiblissement. Bien qu’il n’existe aucune preuve avérée d’une intervention de ces pesticides dans le dépérissement des abeilles, le Ministère de l’Agriculture a néanmoins préféré choisir la prudence en limitant leur emploi par diverses conditions draconiennes, ce qui, par ailleurs, risque de perturber sérieusement une prévention efficace contre les ravageurs des cultures.

En toute occurrence, une alternative à l’utilisation de ces insecticides existe, qui ne présente aucun inconvénient pour les hyménoptères. C’est l’utilisation de plantes génétiquement modifiées (PGM), rendues résistantes aux attaques d’insectes prédateurs par l’insertion de gènes produisant dans certains de leurs tissus, soit des toxines d’une bactérie du sol, Bacillus thuringiensis (Bt) soit des antiprotéases des enzymes digestifs des insectes prédateurs (12, 13,14). L’insertion d’un gène Bt est actuellement le plus fréquemment préconisée. Ce bacille, inoffensif pour l’homme et de grande variabilité génétique, peut être à l’origine d’une centaine de toxines différentes, les « Crystal proteins » (Cry), dont l’étude a permis de montrer que chacune d’entre elles possède un profil de toxicité qui lui est spécifique (15), ce qui permet d’adapter le gène choisi à l’insecte à combattre. C’est ainsi qu’actuellement, les principales toxines codées par les gènes Bt insérés en génie génétique sont actives contre les lépidoptères, contre les coléoptères ou contre les diptères, et ne présentent aucun effet néfaste vis-à-vis des hyménoptères ; en outre, le gène codant la toxine est activé par un brin d’ADN, « promoteur » qui oriente la toxine vers les seuls tissus verts – ceux qui sont l’objet d’attaques par les prédateurs –, ce qui exclut sa présence dans le nectar ou le pollen. Rappelons au passage que Bacillus thuringiensis, est actuellement utilisé sous forme de spores épandues en grandes quantités sur les cultures en agriculture biologique, dont les tenants vantent l’innocuité, et paradoxalement, refusent l’usage des PGM à propriétés insecticides qui produisent pourtant beaucoup moins de toxines Bt.

Les divers agents infectieux et parasitaires

Sans vouloir dédouaner les insecticides, par nature toxiques pour les insectes et dévastateurs lorsqu’ils sont appliqués sans précautions, il faut cependant les replacer parmi les nombreuses autres causes de dépérissement. Celles-ci sont beaucoup mieux identifiées, certaines étant connues depuis de longues années, et plusieurs étant démontrées comme responsables des dégâts constatés dans les ruchers. On ne peut en effet oublier que, avant la montée en puissance des pesticides, il a toujours existé des pathologies apiaires très meurtrières (16,17) On assiste en outre depuis vingt ans à l’émergence de nouveaux pathogènes. Ces pathologies, dont une analyse complète fait l’objet d’un rapport de l’Afssa. (décembre 2008), peuvent être bactériennes, fongiques, parasitaires ou encore virales, les virus identifiés étant de plus en plus nombreux (18) et sources d’infections sévères, comme le virus israélien de la paralysie aiguë, sans oublier l’intervention meurtrière de prédateurs anciens ou nouvellement invasifs comme le frelon asiatique (19).

Ce n’est pas seulement leur nombre qui est préoccupant, mais surtout leur dangerosité accrue. C’est le cas de l’agent responsable de la nosémose, Nosema apis, auquel se substitue peu à peu le Nosema ceranae (20), variant asiatique beaucoup plus agressif. Mais, il faut surtout souligner l’invasion cataclysmique des ruchers européens, au début des années 80, par un acarien sans frontière, accidentellement importé d’Asie, le Varroa (21) qui, non content de les décimer par le double effet de sa prédation parasitaire et des contaminations infectieuses qu’il favorise, est rapidement devenu résistant aux acaricides pas toujours bien adaptés ou mal appliqués. Les pathologistes français, belges et suisses s’accordent à reconnaître l’omniprésence actuelle de ce parasite et ses méfaits dominants dans leurs pays respectifs, et à déplorer l’absence d’une recherche prioritaire sur de nouveaux traitements acaricides plus efficaces.

C’est d’ailleurs un point commun à la plupart des pathologies apiaires que d’être négligées en raison du peu d’intérêt que leur portent les firmes pharmaceutiques, démobilisées par l’exiguïté et le faible rapport du marché. Les thérapeutes sont ainsi désarmés devant ce que l’on peut considérer comme des « maladies orphelines » en raison de l’absence de médications durablement efficaces. Il faut souligner que nos connaissances dans le domaine de la pathologie des abeilles pèchent sur deux points importants : d’une part, en épidémiologie, le manque de moyens adaptés et de techniques, qui permettraient de déceler rapidement un foyer d’infection, d’identifier ses causes et de prévoir son évolution ; d’autre part, en toxicologie apicole, les tests utilisés sont loin de faire l’unanimité, ce qui laisse le champ libre à des dérives toxiques incontrôlées (22,23,24).

Ouverture sur la génétique

Dans un autre ordre d’idées, il serait aussi possible d’incriminer la gestion anarchique du capital génétique des abeilles. Les métissages engendrés par l’importation désordonnée de reines et d’essaims de « races exotiques », en même temps, d’ailleurs, que celle, incontrôlée, de certains parasites comme ce fut le cas pour le varroa, importation facilitée par la mondialisation, contribuent sans doute à diminuer la rusticité des colonies « indigènes » dans certaines régions.

Impact des abeilles sur la pollinisation

La surmortalité des abeilles est, certes, inquiétante pour la filière apicole, puisque sa production principale, le miel, a décru en France de 20 % environ depuis 1996 (25). Mais, fait plus grave, elle entrave la pollinisation, phénomène associé au butinage des fleurs par les abeilles, et qui constitue ainsi le témoin d’un phénomène plus général d’atteinte de tous les pollinisateurs, hyménoptères et autres. L’action pollinisatrice des abeilles « sauvages » – 1000 espèces en France –, les unes sociales, les autres solitaires, est complémentaire de celle des abeilles domestiques, puisqu’elle s’exerce souvent dans des conditions différentes de zones et de périodes, et sur d’autres espèces végétales (3,4). Les mêmes causes produisant les mêmes effets, mais de façon plus marquée en raison de la vie éphémère des abeilles sauvages dont la pérennité hivernale n’est assurée que par la seule femelle reproductrice, on a pu constater une forte diminution d’activité de ces espèces, et il serait intéressant de déterminer ce qu’il en est pour les autres pollinisateurs (diptères, lépidoptères…), et ce qu’il en résulte pour la fécondation florale.

Einstein et les abeilles

« Si l’abeille venait à disparaître, l’Homme n’aurait plus que quatre années à vivre » aurait dit Einstein. Cette citation circule très largement sur Internet depuis des années (essayez d’entrer « Abeilles » et « Einstein » dans votre moteur de recherche favori3). Einstein est souvent appelé en renfort des causes les plus variées et les plus improbables, et les citations inventées sont légion. Les astrologues ont la leur, qui circule de site en site4, et qu’Élisabeth Teissier a réussi à mettre en exergue de sa « thèse de sociologie », sans que personne dans le jury ne se pose la moindre question.

Le site (en anglais) http://www.snopes.com/ qui se fixe pour mission d’éclairer la réalité des rumeurs, légendes et canulars qui se développent sur Internet consacre un article au sujet. Aucune trace d’une quelconque mention des abeilles n’a été trouvée dans les œuvres d’Einstein. La citation, sans que jamais aucune référence ne soit donnée, est subitement apparue en 1994, dans un tract distribué lors d’une manifestation à Bruxelles organisée par l’Union française des apiculteurs, qui prêtait à Albert Einstein cette conclusion : « plus d’abeille, plus de polinisation… plus d’hommes ».

Il est bien entendu difficile, voire impossible, d’affirmer que quelqu’un n’a jamais dit quelque chose. Mais le simple bon sens suffit pour finir de se convaincre que la citation attribuée à Einstein est hautement improbable. Einstein était un physicien, pas un entomologiste. On peut se demander dans quelle occasion il aurait prononcé cette phrase. Par ailleurs, à l’époque d’Einstein, la mortalité des abeilles n’était pas encore un problème, rendant encore plus improbable cette citation.

J-P K

Il est pourtant démontré que la pollinisation par les insectes a une importance primordiale pour la plupart des productions végétales. On sait ainsi qu’il existe de grands groupes de plantes entomophiles5 cultivées, parmi lesquelles il faut citer les arbres fruitiers et les petites plantes à fruits, les oléagineux et protéagineux, certains légumes, et des plantes productrices de graines et semences, en soulignant en outre qu’une fraction importante du tapis végétal spontané ne se reproduit que grâce au butinage de la faune pollinisatrice (2). Ce rôle est bien connu des fruiticulteurs : à titre d’exemple, en Californie, le principal revenu des apiculteurs provient de la location de leurs ruches en tant que service pour la fécondation des amandiers et autres arbres fruitiers.

Sachant que la pollinisation par les insectes contribue à la survie de 80 % des espèces végétales, son déclin peut avoir, pour les productions végétales, des conséquences très néfastes quantitatives, voire qualitatives, comme les malformations de certains fruits (fraises). Le bénéfice financier non comptabilisé de la pollinisation des productions végétales, s’il est très difficile à établir, est très élevé : au plan mondial, il a été estimé à 117 milliards de dollars par an par un groupe d’économistes américains (26). Pour l’agriculture, le phénomène de dépérissement des pollinisateurs est ainsi des plus préoccupants au plan économique en raison des pertes qu’il entraîne dans les productions végétales, et au plan écologique par l’atteinte à la biodiversité. Son impact en économie agricole est potentiellement beaucoup plus élevé qu’en apiculture.

La nécessité d’une étroite collaboration entre l’apiculture et l’agriculture

Ces conséquences soulignent l’étroite symbiose qui existe entre apiculture et agriculture, et la nécessité pour les acteurs de ces deux filières de coordonner leurs stratégies face au caractère multifactoriel de la surmortalité constatée dans les ruchers. Il serait inopérant d’attaquer isolément chacune de ces diverses causes qui, souvent, opèrent en synergie, et il est recommandé de combattre simultanément les plus évidentes d’entre elles (27).

À court et moyen termes, il s’agit de redonner vie et énergie aux abeilles domestiques en leur assurant des conditions d’élevage optimales.
- Au plan nutritionnel, en favorisant la permanence de ressources nutritives et équilibrées, grâce à une meilleure gestion, raisonnée et ciblée temporellement des territoires agricoles – cultures, jachères, éléments fixes du paysage –, par une bonne répartition des ressources fleuries au long de l’année, ce qui intéresse également tous les autres pollinisateurs avec des conséquences matérielles importantes pour l’agriculture.
- Au plan sanitaire, en renforçant la stricte application des mesures d’hygiène et de prévention des multiples maladies susceptibles d’affecter les ruchers – notamment la varroase et la nosémose –, ce qui a pour corollaire, d’une part de procéder à la formation et l’information permanentes des apiculteurs et des techniciens agricoles, d’autre part d’obtenir des firmes agrochimiques un contrat moral sans restriction pour la mise au point actualisée en permanence de nouveaux produits plus efficaces et spécifiques, notamment acaricides, ainsi que l’adhésion des filières agricole, horticole et apicole à un strict respect du mode d’emploi rationnel et temporel de ces substances ; enfin de renforcer les divers moyens d’assurer un suivi épidémiologique des pathologies émergentes ou récurrentes.

À plus long terme, il est urgent d’améliorer les connaissances scientifiques sur les abeilles, qui, certes sont déjà très étoffées dans certains domaines, mais qui sont défaillantes dans les disciplines génétiques ; épidémiologique, et toxicologique, avec notamment la mise au point de tests affinés et plus significatifs pour l’homologation des nouveaux produits médicamenteux

Les recommandations de l’Académie d’Agriculture de France

La réussite ne viendra que de la conjonction des efforts de tous les acteurs des filières apicole et agricole, et c’est pourquoi le groupe de travail « Abeilles et pollinisation » de l’Académie d’Agriculture de France, dans ses conclusions du 17 janvier 2007, a préconisé la création d’un Institut Technique Apicole, regroupant apiculteurs, agriculteurs, scientifiques spécialisés et représentants des firmes agrochimiques, qui leur permettra de se rencontrer et de se parler, et de promouvoir une politique concertée dans laquelle chacun d’entre eux pourra intervenir efficacement
- pour la création d’espaces nutritifs pérennes aux ressources fleuries réparties dans le temps
- pour la recherche de nouveaux produits en vue de la prévention et de la guérison des pathologies en même temps que la mise au point de tests significatifs d’homologation
- pour de meilleures pratiques d’usage des pesticides agricoles et apicoles
- pour un suivi épidémiologique efficace
- pour une recherche entomologique renforcée dans le domaine apicole
- enfin pour une formation et une information permanentes des personnels concernés.


Pour en savoir plus
On pourra consulter avec profit deux dossiers publiés après les conclusions de l’Académie d’Agriculture de France (janvier 2007)
- « Le déclin des abeilles, un casse-tête pour la recherche » INRA Magazine, n° 9, juin 2009, 13-24.
- « Mortalités, effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles », rapport d’un groupe de travail AFSSA, novembre 2008, 154 pages.


RÉFÉRENCES

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(2) Vaissière B. (2005) « Abeilles et pollinisation ». Comptes Rendus Acad. Agric. France 91, 53-56.
(3) Thompson HM. (2001) “Assessing the exposure and toxicity of pesticides to bumblebees (Bombus sp.)”. Apidologie 32, 305-321.
(4) Greenleaf S., Clemens C. (2006). « Wildbees enhance honey bees’pollination of hybrid sunflower », PNAS 103, 13890-13895.
(5) GEM-ONIFLOHR (Août 2008) « Audit de la filière miel. Réactualisation des données économiques issues de l’audit de 1997. Première partie : description de la filière apicole française ». 67 pages
(6) Decourtye A., Bernard JL., Lecompte P., Vaissière B. (2006) « Pour une gestion de l’espace rural alliée des abeilles ». Comptes Rendus Acad. Agric. France 92, 122-123. Et : la santé de l’Abeille125, 363-373
(7) Bruneau E (2006). » Nutrition et malnutrition des plantes. Biodiversité des plantes : une clé pour l’alimentation et la survie des abeilles ». La santé de l’abeille 215, 348-362.
(8a) Comité Scientifique et Technique de l’Étude Multifactorielle des Troubles des Abeilles (2005) « Imidacloprid utilisé en enrobage des semences (Gaucho) et troubles des abeilles ». 221 pages.
(8b) Comité Scientifique et technique de l’Étude multifactorielle des Troubles des Abeilles. (2005) « Fipronil utilisé en enrobage des semences (Régent TS) et troubles des abeilles ».
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(16) Faucon J.P. (2005) « Affaiblissement et mortalités des colonies d’abeilles ». Comptes Rendus Acad. Agric. France, 91, 51-52.
(17) Haubruge E., Nguyen B.K., Widart J., Thomé J6P., Depauw E. (2006). « Le dépérissement de l’abeille sauvage Apis mellifer L. (Hymenoptera apidae) : faits et causes probables ». Notes fauniques de Gembloux (59), 3-21
(18) Ribière M, Bail B., Aubert M. (2008). « Natural history and geographical distribution of honey bee viruses ». In Virology and the honey bee (in press).
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(25) Hopquin B. (2002) « Les apiculteurs accusent un pesticide de tuer les abeilles », Le Monde, 25 juin 2002.
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(27) Molle J.F. (2006) « Pistes d’amélioration proposées par le groupe de travail de l’Académie d’Agriculture de France sur l’apiculture ». Comptes Rendus Acad. Agric. France, 92, 123-125.

1 Pollinisation : phénomène qui permet le transport du pollen des organes mâles vers les organes femelles des fleurs et assure la fécondation

2 Ainsi, vous, les abeilles, ce n’est pas pour vous que vous récoltez du miel.

3 Et même un site pourtant sérieux comme celui de la Cité des sciences et de l’industrie relaie la rumeur.

4 Voir Einstein et l’astrologie : une citation fausse qui a la vie dure, SPS n°287, numéro spécial Astrologie, juillet 2009.

5 Plantes dont la pollinisation est assurée par l’intermédiaire d’insectes qui transportent le pollen.

Mis en ligne le 28 septembre 2009
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