L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

L’astrologie au XVIIe siècle : déterminisme astral ou charlatanisme

par Micheline Grenet - SPS n° 242, juin 2000 et Hors série Astrologie, juillet 2009

Le hasard fait souvent prophétiser fort bien :
Vous devez seulement mettre beaucoup d’étude
À ne rien affirmer avec certitude
Du présent, du passé discourir rarement ;
Toujours de l’avenir parler obscurément.

Ces quelques vers sont extraits du Feint Astrologue (1648) de Thomas Corneille, auteur très prisé au XVIIe siècle et frère cadet du dramaturge, Pierre Corneille. Le thème de l’astrologue malgré lui, comme celui du médecin malgré lui, est neutre et appartient à la tradition littéraire. S’il s’agit d’une pièce comique, il n’est en revanche pas question d’une critique argumentée contre le savoir astrologique qui serait mal reçue par le public.

En effet, à l’époque de la Fronde, l’astrologie est parfaitement intégrée au fonds socioculturel et favorisée par l’insécurité des temps. Les contemporains, qui ignorent que la Terre se meut, continuent à vivre dans un système de pensée magique, dont l’astrologie représente la forme la plus élaborée. Dans une nature qui n’est pas encore définie par des lois mathématiques, il n’est pas facile de percevoir les limites entre le naturel et le surnaturel omniprésent. Tout est naturel, et rien n’est impossible, parce que tout est vécu dans un contexte magique, ce qui permet d’expliquer n’importe quel phénomène…

Les devins bannis du royaume, les charlatans prennent la place

Introduits à la Cour de France par Catherine de Médicis, les astrologues y occupent encore trois postes officiels. Ces charges tomberont en désuétude sous Louis XIV. Mais pour l’heure, à la Cour, à la ville, dans les campagnes, c’est l’image du ciel qui compte et le destin des hommes est commandé par les présages des astres. Pourtant, une trentaine d’années plus tard, une ordonnance royale signée par Louis XIV bannira du royaume « les devins, magiciens » qui exploitent la crédulité publique « sous prétexte d’horoscope et de divination ». Elle symbolisera la régression inéluctable du système de pensée magique.

Que s’est-il passé pour qu’un savoir aussi ancien soit ainsi récusé ? Pour le comprendre, il faut nous replacer dans le contexte historique. La première partie du XVIIe siècle se déroule sous le signe de la confusion des astres. Alors que depuis la plus haute Antiquité, l’astronomie et l’astrologie étaient étroitement liées, depuis les découvertes galiléennes (1610), les hommes de science sont convaincus de ce que l’astrologie n’est pas fondée scientifiquement et qu’en conséquence, ils ne doivent plus la pratiquer. Les astronomes dénoncent dans leurs écrits ce qui leur apparaît comme une fausse science, mais ils le font en latin (langue des érudits) et leur message reste confidentiel. De ce fait, à l’aube de l’époque classique, il n’existe plus d’astrologue de qualité en exercice, et pourtant la demande sociale reste importante. Conséquence immédiate : des personnalités douteuses, sorciers, devineresses, face à ce créneau libéré, ne vont pas rater une si belle occasion d’exploiter leurs contemporains trop crédules. Peu à peu des charlatans, sous le couvert de l’astrologie, se livreront à des activités magiques criminelles qui aboutiront à l’affaire des poisons.

Les hommes de lettres dénoncent le danger

Les hommes de lettres, reflet de leur temps, donc plus intuitifs que leurs contemporains, sentent très vite cette déviation maligne de l’astrologie et le danger qu’elle représente : « Paris est le lieu du monde où il y a le plus de gens d’esprit, et où il y a aussi le plus de dupes » s’exclame la devineresse de Thomas Corneille.

Molière, dès ses premières pièces, se moque des astrologues comme il se moque traditionnellement des médecins. Le ton change avec Amphytrion (1668) où le héros refuse l’explication magique contrairement à son valet. Fort de son bon sens, il cherche une explication rationnelle à tous les phénomènes étranges auxquels il est confronté. Dans Les amants magnifiques (1670), Molière se livre à une attaque en règle de l’astrologie en dénonçant le charlatanisme et la vénalité du devin, conseiller des rois. La même année, l’abbé Montfaucon de Villars publie un roman satirique Le Comte de Gabalis ou entretien sur les Sciences Secrètes. Il y tourne en dérision les doctrines occultistes fondées sur l’astrologie dans un style éblouissant. Ce roman, totalement oublié aujourd’hui, a un tel succès qu’il nécessite une seconde édition l’année de sa parution.

L’ordonnance royale de juillet 1682
Signée par Louis XIV, Colbert et Louvois

Deux tendances, chrétienne et scientifique, dirigent ce texte dans son application. Deux catégories de criminels sont distingués : les « devins, magiciens, enchanteurs » qui exploitent la crédulité publique « sous prétexte d’horoscopes et de divination » en abusant des termes de l’Écriture Sainte. Ceux-là méritent le bannissement, mais ni la corde, ni le bûcher. Ce sont des « séducteurs ». Ce qui se traduit en langage juridique par : « Toute personne se mêlant de deviner et se disant devins ou devineresses videront incessamment le royaume ».

En revanche la mort est prévue pour ceux qui auront « sous prétexte d’opérations de prétendue magie » commis les crimes d’impiété ou de sacrilège.

Micheline Grenet, La passion des astres au XVIIe siècle.

Notons que l’édit de juillet 1682 a été à l’origine de la législation relative aux personnes « qui font métier de deviner et pronostiquer, ou d’expliquer les songes » de l’ancien Code pénal (remplacé par le nouveau Code pénal en 1994).

La Fontaine, comme Montfaucon, veut combattre l’astrologie en la démystifiant grâce à des réfutations philosophiques et scientifiques. Dans son premier recueil de Fables (1668), il en consacre une très longue à ce sujet : L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits (II, 13). Dénonçant celui qui prétend faire servir l’observation des astres à la connaissance de l’avenir, il termine par cette apostrophe prémonitoire :

Charlatans, faiseurs d’horoscope,
Quittez les cours des princes de l’Europe…

Son vœu sera exaucé en juillet 1682 (voir encadré) !

L’affaire des poisons

En attendant, cette levée de boucliers quasi unanime et sans concertation aucune, ne paraît pas sans rapport avec un certain procès (voir encadré) ayant prouvé de façon indiscutable que Madame de Montespan se livrait à des pratiques sacrilèges avec des sorciers empoisonneurs. L’affaire fut vite étouffée par les parlementaires, mais les minutes restèrent, et tout Paris en parla !

La Fontaine, lui, continue le combat. Familier de la duchesse de Bouillon, il est aux premières loges pour constater la dérive du savoir astrologique et s’en inquiète. Les nièces de Mazarin, la comtesse de Soissons et la duchesse de Bouillon, allient une morale élastique à une pensée entièrement tournée vers le magique.

« La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux mari qu’elle avait et qui la faisait mourir d’ennui », constate sans s’émouvoir Madame de Sévigné. Ce que La Fontaine traduit, avec son sens du raccourci, par « Un mari vivant trop au gré de son épouse ». Dans le second recueil de Fables (1678), il consacre L’Horoscope (VIII, 16) et Les Devineresses (VI, 15), directement inspirées par l’actualité, à l’exploitation de la crédulité publique.

L’affaire des poisons (chronologie)

1676 : procès et exécution de la marquise de Brinvilliers (prélude de l’affaire des poisons).

12 mars 1679 : arrestation de la Voisin.

17 mars 1679 : première séance de la Chambre Ardente (tribunal d’exception).

19 novembre 1679 : première représentation de La Devineresse.

22 février 1680 : exécution de la Voisin.

10 mars 1680 :47e et dernière représentation de La Devineresse.

Octobre 1680 : Louis XIV, effrayé par les révélations des accusés qui compromettent Madame de Montespan (mère de ses enfants légitimés), suspend les travaux de la Chambre Ardente par voie d’autorité.

Mars 1681 : la Chambre Ardente reprend son activité, mais certains dossiers ont été retirés par le roi.

Juillet 1682 : clôture définitive des travaux de la Chambre Ardente et publication de l’Ordonnance Royale.

Ce procès, le plus long du siècle, a duré trois ans et demi avec 865 interrogatoires, 218 arrestations définitives, 34 exécutions, nombre de bannissements et d’emprisonnements.

M.G.

La création de l’Académie des sciences (22 décembre 1666)

Colbert regarde du côté de l’Angleterre où la Royal Society, fondée en 1662, s’est assignée pour but « d’expliquer tous les phénomènes produits par la nature et par l’art » et a acquis très vite une haute réputation de solidité scientifique. En France, Colbert ne peut que constater la sclérose des milieux officiels. L’Église et l’Université, restées fidèles à la scolastique, sont hostiles à la science nouvelle. Leur enseignement ne paraît pas adapté aux découvertes modernes. S’inspirant visiblement des objectifs de la Royal Society, Colbert choisit donc de créer une société d’hommes de science : ouverts à la science nouvelle, qui récusent les préjugés au profit de l’expérience et qui soient à l’entière disposition du gouvernement.

Micheline Grenet, La passion des astres au XVIIe siècle.

Succès des représentations de La Devineresse

Historiquement, ces publications surviennent alors que la « sorcière » la Voisin et ses collègues continuent en toute impunité à officier dans Paris. Mais le scandale éclate enfin et l’instruction est vivement menée. Le lieutenant-général de la police La Reynie, horrifié, s’interroge dans son rapport au Roi : « Comment une société peut-elle ainsi se livrer à la superstition et ne trouver la solution de ses problèmes que dans la magie et le poison ? ». Il insiste non seulement sur la nécessité de punir les coupables mais aussi sur l’urgence à éclairer le public en lui démontrant que la prétendue science des devineresses n’est que leurre et duperie. C’est ainsi, dit-on, que Thomas Corneille et Donneau de Visé furent vivement incités à écrire La Devineresse. Inspirée par la sorcière la Voisin et durant son procès, la pièce se déroule dans un appartement truqué et les tours de magie, censés relever du surnaturel, sont dévoilés à un public fasciné. Le succès est si grand qu’il vaudra aux auteurs les droits les plus élevés du XVIIe siècle. Succès financier pour les auteurs, mais aussi succès de manipulation d’opinion pour La Reynie, car aucun spectateur ayant vu La Devineresse ne peut céder à l’emprise des astrologues et des sorciers.

Après ce coup d’éclat, les hommes de lettres ayant utilisé comme armes la dérision, la satire, le bon sens et la morale, se désintéressent spontanément du sujet dès la fin du procès et l’ordonnance de 1682. Conscients d’avoir participé au discrédit de l’astrologie, vecteur de superstition, ils ignorent, en revanche, qu’ils ont contribué à la mutation rationnelle du XVIIe siècle : la mentalité magique a régressé et fait place à une mentalité plus rationnelle.

Mais qu’en est-il à notre époque avec le « retour des astrologues » ?

Mis en ligne le 3 novembre 2009
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