Le mystère des Stradivarius

par Martin Brunschwig - SPS n° 286, juillet-septembre 2009

L’auteur de ces lignes a choisi d’explorer un aspect particulier de son domaine de prédilection pour illustrer la difficulté que l’on rencontre à la recherche de la vérité. Cet exemple a aussi été choisi pour éviter toute intrusion intempestive d’une quelconque idéologie : il s’agit des fameux violons de Stradivarius, un nom à lui seul synonyme d’excellence, à tel point qu’il est utilisé hors du domaine musical (comme ces metteurs en scène parlant de leurs comédiens, par exemple). Qu’en est-il exactement ?

La première impression

La première étape est de constater ce qu’on sait quand on ne sait rien, le bain général, souvent médiatique, dans lequel nous sommes plongés et qui provoque notre première impression : Stradivarius, dont les violons valent plusieurs millions d’euros, est le plus grand luthier de tous les temps. Cette impression première est peut-être vraie – cet article n’apportera malheureusement aucune réponse définitive – mais conduit rapidement à des phénomènes plus discutables, comme rechercher ce que cache ce « mystère » Stradivarius, son secret… On glisse déjà un peu vers l’ésotérisme. On a beaucoup parlé à ce sujet du vernis, un élément que les luthiers ont l’habitude de juger primordial, et dont chacun tient la recette assez secrète. Une autre piste est d’avoir découvert que les bois dont se serait servi Stradivarius datent d’une époque où un « petit âge glaciaire »1 aurait rendu les fibres des arbres de cette période particulièrement serrées, ce qui leur permettrait une vibration plus riche. Nous sommes toujours dans les médias, même s’il s’agit là d’articles un peu plus précis, paraissant sérieux.

Les témoignages

La deuxième étape, toujours dangereuse mais nécessaire, consiste à chercher des témoignages : d’innombrables violonistes parlent de leur « Strad » avec une émotion et une ferveur intense, comme Pierre Amoyal, et ce célèbre titre du Monde de la Musique lors du vol de son instrument : « On m’a volé mon âme » ! Mais quelques voix discordantes se font entendre : de nombreux violonistes estiment que les « Guarnerius » sont un outil plus docile, se prêtant mieux à leur interprétation et leur personnalité, quand Stradivarius serait trop imposant, ne les laissant pas libres… Notons que ce pourrait être pris comme un compliment. On peut aussi évoquer le témoignage d’Etienne Vatelot, qu’on présente toujours comme le plus grand luthier actuel, qui a un jour déconseillé l’achat d’un Stradivarius à un violoniste qui, impressionné sans doute par le prestige, l’achète quand même, et abandonne peu après sa carrière, tant son jeu peine à s’épanouir. On voit enfin (et c’est un témoignage personnel, ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas sujet à caution, lui aussi) un très grand violoniste (ce que je ne suis pas) me prêter son Stradivarius et jouer sur mon violon : j’ai joué beaucoup trop peu de temps pour avoir un jugement suffisant, mais l’impression globale était une différence bien plus grande entre les violonistes qu’entre les violons… Je suis très fier et impressionné d’avoir joué sur un Stradivarius, mais si on m’avait juste dit ; prends ce violon et dis-moi ton impression, je n’aurais jamais dit « Hou là là, je touche au sublime, quel est ce violon faramineux ? ! »

Les tests en aveugle

Et j’en viens donc à la raison pour laquelle cet article trouve sa place dans cette revue scientifique et au problème que nos lecteurs connaissent bien sur des sujets très différents : la nécessité des tests en aveugle. Savoir qu’on joue ou qu’on écoute un Stradivarius est évidemment une incitation très forte à l’admiration sans réserve, mais tester des violons comme on le fait parfois pour les musiciens dans les concours de certains orchestres (pour éviter d’être influencé par l’âge ou le sexe des candidats2) en écoutant les candidats derrière un rideau se révèle fort surprenant : l’expérience a été tentée et racontée dans un documentaire remarquable : le mystère Stradivarius de Stéphane Bégoin, diffusé plusieurs fois sur Arte. Verdict : le Stradivarius n’est ni reconnu ni encensé, le meilleur violon n’étant même pas un autre grand ancien, mais un violon moderne ! Rendons d’ailleurs un coup de chapeau au luthier concerné en le citant : il s’agit de Jacques Fustier. Une amie luthière m’a raconté sa propre expérience, similaire (mais non télévisée…) : le Strad arrive 7e sur 11 violons essayés !

La tentation de tout rejeter

À ce stade, l’honnête homme cherchant la vérité se dit qu’un mythe doit s’effondrer ! Que la vérité, bien cachée, est que tout le monde se trompe et qu’il faut faire tomber de son piédestal cet usurpateur : on n’est pas loin de la théorie du complot qui est parfois la tentation du sceptique3.

Une chose est claire : une immense majorité des très grands violonistes choisissent des Stradivarius (ou des Guarnerius) ; est-il possible qu’ils soient tous snobs ou qu’ils s’égarent ? Une autre chose est certaine : la supériorité éventuelle des Stradivarius n’est ni évidente, ni universelle. Pour y voir plus clair, à ce stade, tentons de réunir les éléments « favorables » :
- Le vrai talent d’un artisan exceptionnel, notamment dans le choix de ses bois, et avec la chance de tomber sur une époque favorable : n’oublions pas qu’avant Stradivarius, il n’y a pas vraiment de « patron » très précis pour le violon, et qu’un de ses apports indiscutables sera justement d’établir des proportions quasi définitives (car quasi parfaites) du violon. Un luthier interviewé dans le mystère Stradivarius dit très joliment : « Il n’y a pas de mystère, il y a maîtrise, et c’est beaucoup plus beau ».
- Instruments dont la réputation a permis que les réparations soient faites avec le plus grand soin par les luthiers les plus compétents.
- Instruments également joués par les meilleurs violonistes, ce qui ne peut que leur donner l’habitude en quelque sorte de « bien » vibrer.

Et les éléments « défavorables » :
- Instruments très inégaux, certains très loin de leur état d’origine (on appelle parfois ces instruments réaménagés des « Arlequins »).
- Essais à l’aveugle pas décisifs, voire défavorables.
- Réputation telle que le jugement objectif est difficile.

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– Ton horoscope prédit que la musique va changer ta vie.

- Et surtout, cote d’un niveau déraisonnable qui est la partie la plus critiquable ou irrationnelle de cette affaire : sans cette surcote manifeste, on pourrait admettre la grande réputation de ces instruments sans être trop choqué par le peu de cas que l’on fait des grands luthiers modernes. Mais telles quelles, ces sommes aboutissent à une situation qui fausse complètement le jugement, et entraîne en plus une spéculation qui ne fait qu’aggraver le phénomène ! On rejoint un peu le problème des œuvres d’art (où valeurs marchande et artistique sont parfois difficiles à accorder), ce que ces violons sont peut-être devenus, davantage encore que « juste » des instruments de musique...

En conclusion, je dirais que, à travers cet exemple comme avec beaucoup d’autres, on pourrait considérer la vérité comme plus liquide que solide : on peut en recueillir un peu par-ci par-là (mais elle nous glisse entre les doigts...), trouver des éléments convergents, et élaborer des faisceaux de présomption aidant à se forger une opinion, mais on ne peut malheureusement pas souvent établir des vérités « solides » comme 2 et 2 font 4.

Une nouvelle expérience

Encadré ajouté le 6 mai 2014

Une nouvelle expérience a eu lieu en 2012, aboutissant au même résultat : la nécessité de relativiser la réputation des Stradivarius. (voir ici : http://www.lemonde.fr/culture/artic... ou ici :http://www.pnas.org/content/early/2...) Un violoniste donne un point de vue qui résume bien tout ça dans le film qui relate cette expérience : « Il y a des Strad fabuleux et des Strad qui ne sonnent pas, comme il y a des modernes fabuleux et des modernes qui ne sonnent pas... » ; l’intérêt de cette nouvelle expérience réside dans les essais dans des salles différentes, y compris des salles de concert, et aussi dans des essais avec piano ou orchestre. La sonorité peut décevoir, à l’oreille de l’instrumentiste ou dans une petite salle et s’avérer magnifique de “projection” dans une grande salle. De même, la présence d’un accompagnement peut couvrir ou au contraire, “porter” la sonorité. Cette dernière expérience en a tenu compte. Et elle confirme que rien n’est simple...

1 Mais les dates souvent indiquées sont assez larges : environ 1550-1850... Cela concernerait pas mal de luthiers !

2 Mais oui ! Les musiciennes ont pu être victimes il y a quelques années d’un certain ostracisme, pour ne pas dire d’un ostracisme certain : le récent centenaire de Karajan a pu être l’occasion de constater la proportion infime de femmes dans les orchestres de cette époque.

3 Nous avons eu l’occasion d’en parler au sujet du 11 septembre dans le n° 279

Mis en ligne le 20 septembre 2009
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