Quand un physicien veut réconcilier science et religion

À propos de Frank Tipler

par Fabien Besnard - SPS n° 286, juillet-septembre 2009

Frank Tipler est un physicien théoricien qui s’est fait connaître du grand public en 1994 pour son ouvrage Physics of Immortality, dans lequel il prétend établir une théorie scientifique impliquant l’existence de Dieu et la résurrection des morts : la théorie du point oméga. On peut lire sur la 4e de couverture que, selon le magazine Science, « Tipler a écrit un chef d’œuvre qui confère une respectabilité bienvenue à ce en quoi nous avons toujours voulu croire ». Ce livre est resté quinze semaines sur la liste des best-sellers du journal Der Spiegel, et trois semaines sur celle du San Francisco Chronicle1. Il a récidivé plus récemment avec Physics of Christianity, que l’auteur de ces lignes reconnaît n’avoir pas eu le courage de lire intégralement. Dans ce dernier ouvrage, il argumente en faveur de la compatibilité entre les miracles admis par les chrétiens et la physique contemporaine. Par ailleurs, Tipler est membre de l’International Society for Complexity, Information and Design, un organisme qui assure la promotion de l’Intelligent Design.

Dans la suite nous ferons un résumé critique de la théorie du point oméga. Il nous semble en effet que, parmi les innombrables écrits à prétentions scientifiques en faveur de la foi2, ceux de Tipler se distinguent par certaines « qualités » qui en font un bon sujet d’étude sceptique. Tout d’abord parce qu’ils sont l’œuvre d’un scientifique reconnu pour ses travaux en relativité générale, ensuite parce que le niveau des concepts scientifiques invoqués est très supérieur à ce qu’on trouve habituellement dans ce genre de littérature, et enfin parce qu’il est exemplaire d’un mouvement très fort aux États-Unis, le concordisme3.

La théorie du point oméga

Cette « théorie » prétend être économe car elle ne fait qu’une seule hypothèse, celle que la vie intelligente, une fois apparue, persiste pour toujours dans l’univers. Afin de définir l’intelligence, Tipler se réfère au test de Turing4. De cette hypothèse, Tipler tire la conclusion que l’univers doit être fermé (voir l’encadré « L’évolution de l’univers »), et que son destin est de se ratatiner en un point, qu’il baptise « point oméga » en hommage à Teilhard de Chardin (voir encadré), et qu’il identifie au Dieu des grandes religions monothéistes. En effet, en vertu de son hypothèse initiale, des êtres intelligents subsistent jusqu’à la fin des temps dans un univers de plus en plus petit où l’énergie est de plus en plus concentrée, ce qui leur permet de disposer d’une capacité de calcul virtuellement illimitée, qu’ils utiliseront selon lui pour simuler artificiellement toutes les vies des tous les êtres ayant existé dans l’univers, et de les prolonger dans un paradis virtuel5. Ce paradis prendra des formes différentes selon les goûts de chacun : ainsi, selon Tipler, « il sera possi ble pour chaque homme d’être accouplé pas seulement avec la plus belle femme du monde, pas seulement avec la plus belle femme qui ait jamais vécu, mais avec la plus belle femme dont l’existence est logiquement possible ». Tipler calcule que l’impact psychologique d’une rencontre avec une telle femme est 100 000 fois supérieur à celui provoqué par une rencontre avec la plus belle femme du monde… Par ailleurs, Tipler tire de sa théorie un certain nombre de prédictions sur la densité d’énergie dans l’univers, la masse du boson de Higgs etc...

L’évolution de l’univers

Selon les modèles cosmologiques communément admis aujourd’hui (FLRW, pour Friedmann-Lemaître-Robertson-Walker), l’évolution de l’univers dépend de deux paramètres : la densité de matière et la constante cosmologique (parfois nommée de façon plus théâtrale « énergie noire »). Si la densité de matière est supérieure à une certaine densité critique, alors la géométrie des sections spatiales de l’espace-temps est sphérique : on pourrait, avec suffisamment de temps, faire le tour de l’univers comme on peut faire le tour d’une sphère. Dans un tel cas, l’univers est dit fermé, dans le cas contraire il est dit ouvert (cette terminologie n’a rien à voir avec les notions mathématiques du même nom). Si l’univers était fermé, et si la constante cosmologique était inférieure à une valeur critique, l’expansion actuellement constatée devrait ralentir, puis l’univers devrait se recontracter. Sous certaines conditions, il serait alors possible que les trajectoires de tous les observateurs aboutissent en un même point, nommé point oméga par Tipler. Deux problèmes majeurs se posent. Le premier est que ce point est une singularité, qui signale que la théorie de la relativité n’est plus valide à ce stade et que les effets quantiques doivent être pris en compte. Bien qu’on ne sache pas encore le faire de façon universellement admise, il est relativement consensuel de considérer que les effets quantiques suppriment les singularités. Le second problème est beaucoup plus sérieux : les observations actuelles montrent que l’expansion de l’univers est en train d’accélérer. Ainsi on peut trouver deux galaxies s’éloignant de plus en plus rapidement l’une de l’autre, ce qui est tout à fait incompatible avec l’existence d’un « point oméga »

Une théorie pseudo-scientifique

La première « prédiction » de la théorie est l’existence du point oméga lui-même. Pas de chance : les données les plus récentes de l’astronomie convergent pour montrer que l’univers est à peu près spatialement plat et que son expansion s’accélère. On peut donc être tenté de classer le dossier par un recours à l’observation. Toutefois, ce serait une erreur méthodologique et stratégique car cela reviendrait à reconnaître la théorie du point oméga comme une théorie scientifique expérimentalement réfutée. Il suffirait alors à Tipler de modifier sa théorie pour la rendre compatible avec l’expérience. Pourtant cette théorie n’a rien de scientifique pour au moins deux raisons majeures.

Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) était un scientifique de talent comme le Muséum d’Histoire naturelle n’a jamais cessé d’en compter et en compte aujourd’hui de nombreux. Entré en 1950 à l’Académie des Sciences, le paléontologue qu’il était, traçant la courbe de l’évolution telle qu’il l’observait, œuvre scientifique dans laquelle il excellait, associait son nom à la découverte du sinanthrope. Mais c’est ès qualité de prêtre catholique, aux relations quelquefois mouvementées avec sa hiérarchie, qu’il est surtout passé à la postérité. Ses spéculations sur l’existence d’une cause finale à l’évolution : l’émergence d’une conscience collective (la noosphère) rejoignant Dieu en un « point oméga », terme de l’évolution, ont valu à ses ouvrages d’être mis à l’index. Il est apparu, suivant les mots de ses contemporains Jean Orcel et Ernest Kahane, comme « le héros d’un effort surhumain, de la tentative désespérée d’une impossible unité de la Science et de la Religion », tentative à partir de laquelle l’intrusion spiritualiste dans la synthèse scientifique prospéra jusqu’à l’envahir complètement et la muter en apothéose apologétique pour le christianisme.

La première est que l’hypothèse que la vie intelligente persiste pour toujours est trop vague pour qu’on puisse la considérer comme scientifique. En effet, pour être scientifique, une hypothèse doit contenir moins d’information (être totalement explicitable en moins de mots) que les phénomènes qu’elle est censée expliquer. Par exemple l’hypothèse de l’existence des atomes était une hypothèse parfaitement licite au XIXe siècle, car l’existence d’un petit nombre d’atomes capables de s’associer permettait d’expliquer la formation d’un grand nombre de composés chimiques.

L’hypothèse que la vie intelligente persiste pour toujours ne répond pas du tout à ce critère. Il n’échappera à personne que la vie intelligente est un phénomène complexe, dont la définition même est problématique. Tipler est conscient du problème et croit s’en tirer en invoquant le test de Turing. Bien qu’il s’agisse d’un critère pratique, ce test ne peut pas constituer une définition utilisable de l’intelligence dans une théorie telle que celle que Tipler prétend établir, puisqu’il est nécessaire de disposer d’un exemplaire de vie intelligente pour en reconnaître un autre ! Il y a là un cercle vicieux. Bref, la théorie de Tipler n’est pas scientifique car elle prétend expliquer ce qui est simple et bien défini (le caractère ouvert ou fermé de l’univers en particulier) par ce qui est complexe et mal défini. C’est exactement l’inverse de la méthode scientifique.

Le second problème concerne la falsifiabilité. Ce principe énoncé par Karl Popper est un critère de démarcation entre théories scientifiques et non scientifiques. Une théorie qui ne produirait aucun énoncé susceptible d’être invalidé expérimentalement ne serait certainement pas une théorie scientifique. Néanmoins, les pires élucubrations peuvent à l’occasion fournir des prédictions falsifiables sans pour autant avoir quoi que ce soit à voir avec la science. Il s’agit donc d’un critère nécessaire, mais non suffisant6. En mettant en avant ses « prédictions » sur le destin de l’univers ou sur la masse d’une particule, Tipler tente de faire passer sa théorie pour de la science, mais cela serait beaucoup plus convaincant si son hypothèse fondamentale, à savoir la persistance de la vie intelligente, était elle-même falsifiable, or aucun observateur ne pourra jamais constater… l’absence d’observateur. La situation serait encore acceptable si les fameuses prédictions de Tipler se déduisaient de la façon la plus directe et la plus solide de son hypothèse initiale, mais c’est loin d’être le cas. En réalité, Tipler élève au niveau de postulat ce qu’il devrait en réalité démontrer à partir de principes physiques pour que sa théorie puisse être considérée comme véritablement scientifique. Or s’il devait procéder dans cet ordre, tout ce qu’il pourrait conclure c’est qu’il est physiquement possible, mais nullement nécessaire, que des êtres intelligents persistent à tout jamais dans un univers fermé, cette dernière condition étant une hypothèse, et non une prédiction. Il semble possible de généraliser ces critiques à toutes les théories finalistes, c’est-à-dire celles qui, à l’instar de la théorie du point oméga, postulent un destin ou une cause finale à l’univers.

Une pseudo-théologie

Il est piquant de constater que la théorie de Tipler est matérialiste de bout en bout. Seul le point oméga est qualifié par Tipler de « transcendant », mais identifier Dieu à une limite mathématique n’est pas particulièrement orthodoxe. On retrouve ce procédé à de nombreuses reprises dans l’ouvrage : Tipler redéfinit à sa guise les termes du dogme chrétien, par exemple en identifiant simulation numérique et résurrection, ou encore Saint-Esprit et… fonction d’onde universelle. Dans un passage particulièrement délirant, Tipler explique que Jésus pouvait être à la fois un homme et un Dieu si l’on considère que son cerveau hébergeait des sous-programmes directement branchés, à travers l’espace et le temps, sur le point oméga. La théorie (non encore découverte mais que Tipler semble maîtriser) de la gravité quantique, est mise à contribution à cette occasion. On a brûlé des hérétiques pour moins que ça… Ainsi, proclamer que la théorie du point oméga est une justification de la foi par la science est très largement exagéré non seulement du point de vue de la science mais également du point de vue de la religion. Notons que les écrits de Teilhard ont été mis à l’index pour des raisons similaires à celles que nous venons d’évoquer7.

Une philosophie pour adolescent

La théorie (ou plutôt la mythologie) Tiplérienne semble également assez faible du point de vue éthique et philosophique. Tipler insiste sur le fait que les individus seront ressuscités en tant que tels, et qu’en gros, tous leurs désirs seront comblés. Mais ce qui paraît désirable aux êtres imparfaits et ignorants que nous sommes est-il désirable dans l’absolu ? Si ce n’est pas le cas, combler nos désirs ne serait-il pas, en définitive, nous nuire ? On ne trouvera chez Tipler aucune réflexion éthique sur ce point. Le paradis de Tipler est la sublimation du rêve américain : l’individu, le marché, et la communauté, pour toute transcendance. La noosphère teilhardienne a quand même plus d’allure qu’un lupanar numérique... Tipler objecterait que ceux qui ont des aspirations élevées seront également comblés. Mais cette façon d’en donner pour tous les goûts apparaît plus proche d’une volonté d’appâter le chaland que d’une réflexion philosophique sur le souverain bien…

Concordisme

Les écrits de Frank Tipler se situent dans la tradition du concordisme. En France comme dans de nombreux pays, la foi et la science sont clairement séparées. Cette séparation se traduit pour les religieux par la renonciation à prétendre énoncer des vérités objectives et à se contenter de « vérités de foi ». De plus, la tolérance religieuse des sociétés démocratiques rend nécessairement ces « vérités de foi » multiples et contradictoires. Les religieux se voient donc contraints d’adopter une position relativiste d’autant plus inconfortable qu’elle est totalement contraire aux écrits saints qui proclament sans détour apporter à l’homme une vérité absolue et objective émanant de Dieu. Pour les religieux les plus « durs », cette position est intenable et signifie la mort à terme de la foi : la séparation leur sera donc à jamais inacceptable. Tipler se range très clairement à cet avis, et conclut que si la religion ne devient pas scientifique, elle mourra. L’objectif qu’il s’est fixé n’est donc rien moins que de sauver la religion. Une telle entreprise peut paraître incongrue dans un pays où la séparation est globalement acceptée par la société (c’est pourquoi les organisations concordistes, au nombre desquelles on peut citer l’UIP – Université Interdisciplinaire de Paris –, ont tendance à masquer leurs intentions). Elle ne l’est pas au pays du créationnisme et de l’Intelligent Design : la fondation Templeton, qui œuvre pour rapprocher science et religion décerne un prix annuel d’une valeur de 1,4 million de dollars. Des scientifiques de premier plan, tels que Freeman Dyson, ont obtenu ce prix, ainsi que… le télévangéliste Billy Graham.

Rationaliser ses croyances

Pour ses partisans, le concordisme possède la vertu de résoudre la tension entre science et croyance. Dans l’esprit d’un individu, cette tension se manifeste par une « dissonance cognitive ». Il s’agit d’un inconfort intellectuel créé par la contradiction manifeste entre une croyance profonde et une constatation objective. La résolution du conflit se fait généralement par la construction d’un « délire rationnel ». Par exemple, un malade mental pourra être intimement persuadé qu’il n’a pas de bras. Si on lui fait remarquer qu’il en possède bel et bien une paire, il expliquera que ce sont des médecins qui lui en ont greffé mais que ce ne sont pas les siens. Bien qu’il s’agisse d’un exemple extrême, nous savons tous qu’il est plus douloureux de remettre en cause nos croyances que d’échafauder des justifications tirées par les cheveux. Ce processus est très clairement à l’œuvre chez Tipler, mais il se rencontre, couramment chez de nombreux autres auteurs, pour ne pas dire tous. Dans un tel cas, il convient d’avoir recours au rasoir d’Occam : entre deux théories, préférer celle qui nécessite les hypothèses les plus simples et les moins nombreuses. Dans son dernier ouvrage, Tipler explique que la résurrection du Christ était physiquement possible en invoquant les principes de la mécanique quantique. Pour résumer, le Christ se serait dématérialisé pour se rematérialiser un peu plus tard. Des processus de ce type sont effectivement à l’œuvre au niveau des particules élémentaires, mais la probabilité qu’ils affectent des objets macroscopiques est absolument infime, très inférieure à celle de gagner mille fois d’affilée au loto. C’est pourquoi, aux dernières nouvelles, les cailloux ne se téléportent pas par effet tunnel. Cependant, comme Tipler admet que le Christ est ressuscité, et qu’il n’y voit pas d’autre explication que cet événement quantique des plus improbables, il en conclut qu’il s’est produit. L’application du rasoir d’Occam amène à préférer la théorie suivante : le christ n’est pas ressuscité. Tipler utilise à de nombreuses reprises des raisonnements de ce type : transformer le possible (mais infiniment improbable) en certain à l’aide d’une hypothèse ad hoc. En éliminant cette hypothèse il ne reste que la démonstration d’une quasi-impossibilité. On peut même, avec un brin de mauvais esprit, retourner l’ensemble de l’œuvre de Tipler contre la religion. En effet, si l’on admet avec lui que sa théorie est la seule possibilité pour que les dogmes religieux soient fondés, alors comme celle-ci repose sur des hypothèses hautement improbables, on ne peut qu’en conclure, avec une quasi-certitude, que ces dogmes sont infondés.

Conclusion

Le livre de Tipler démontre, s’il en était besoin, qu’un scientifique peut à l’occasion produire de la pseudo-science. J’espère avoir montré que l’utilisation de quelques principes de méthodologie scientifique (s’assurer des faits avant de les expliquer, rasoir d’Occam, falsifiabilité, explication du complexe à l’aide du simple) permet au lecteur de ne pas s’en laisser compter. En effet, même si Tipler maîtrise le jargon scientifique qu’il déploie, il l’utilise sans méthode. Or il n’est pas de science sans méthode. Cependant, nous avons vu que si la théorie du point oméga est faible du point de vue scientifique, elle l’est aussi du point de vue philosophique et même théologique, bien que nous n’ayons fait que survoler ces deux derniers aspects. On se demandera peut-être quelle nécessité nous a poussé à étudier une théorie sans fondement scientifique sous ces autres angles. N’est-ce pas une perte de temps ? Je ne le crois pas, car celui qui se laisse séduire par les théories de Tipler a peu de chance de se laisser convaincre par les seuls arguments de la raison.

1 Source : http://www.iscid.org/frank-tipler.php.

2 La page du site Amazon.com consacrée au livre de Tipler en propose des dizaines de la même eau.

3 Physics of immortality fait également partie des sources d’inspiration du mouvement transhumaniste.

4 Le mathématicien Alan Turing a proposé qu’une machine soit déclarée intelligente si un juge humain ne peut pas distinguer sa conversation de celle d’un autre être humain. Il s’agit d’une définition opérationnelle de l’intelligence artificielle qui répond à une question pratique posée dans ce domaine de recherche.

5 De telles vues avaient déjà été exprimées par Barrow et Tipler en 1985 dans leur livre sur le principe anthropique : The cosmological anthropic principle.

6 6 Voir à ce propos « Pour un usage nuancé de Popper », éditorial de Jean Bricmont dans Science et pseudo-sciences n° 254, Octobre 2002.

7 Le Vatican ne recule pourtant pas devant certaines récupérations, comme celle du Big-Bang, assimilé sans vergogne avec la création divine.

Mis en ligne le 4 septembre 2009
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