Une mémoire qui joue des tours

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 284, janvier 2009

« Ah oui, je m’en souviens ! Mais c’était il y a très longtemps, bien avant que Papa rencontre Maman. »

Déclaration d’un enfant de 8 ans à ses parents à l’évocation d’un vieux souvenir.

Pierre reçoit un jour la visite de trois gendarmes. Il ouvre la porte, et ces derniers lui affirment qu’il est impliqué dans un accident de la route assez grave, survenu deux jours plus tôt, et lui réclament des explications. Pierre n’a pas le moindre souvenir d’accident, et suppose qu’il s’agit d’une erreur. Mais les preuves sont là : numéro d’immatriculation, type et couleur de la voiture. Oui, il était bien sur la route ce jour-là. Après quelques heures de discussion, Pierre finit par douter de lui. La nuit, il rêve de l’accident. Un rêve si vif, si clair, qu’au réveil il le prend pour un souvenir. Mais comment un souvenir peut-il réapparaître d’un coup ? Et comment Pierre a-t-il pu occulter cet événement ?

Le lendemain, alors qu’il se demandait s’il devenait fou, la police lui téléphone : il s’agissait d’une erreur. Le numéro d’immatriculation était voisin, la voiture du même type, mais le conducteur est venu spontanément aujourd’hui faire sa déposition. Cet exemple, banal, montre comment une suggestion même délicate, légère, peut semer le doute dans un esprit sain, et comme la mémoire, à laquelle nous faisons tant confiance, est en fin de compte fragile.

Stockage ou reconstruction ?

Nous avons organisé une réunion entre professeurs pour évoquer le cas de quelques étudiants. Pour savoir de qui nous parlons, nous avons sous les yeux un « trombinoscope » où chaque nom est accompagné d’une photo d’identité : les visages sont ainsi présents. Nous évoquons le cas de Sophie, une blonde ravissante, dont les résultats sont pour le moins inquiétants. Puis nous passons à Béatrice, une grande brune (ravissante également). Tout le monde est intrigué car Béatrice semble une excellente étudiante, très compétente. Or, une visite de M. Bardou lors d’un stage fut la source d’un rapport assassin. M. Bardou trouve Béatrice lamentable à tout point de vue. Cela ne colle pas. Nous nous interrogeons.

Le lendemain matin, je cite ce cas à des collègues, sans me souvenir précisément de qui il s’agit, et je signale l’étonnante conclusion de M Bardou. « Ah ! répondent mes collègues : c’est une question d’hormones, connaissant Bardou ! Je suppose qu’elle est blonde ? ». Le visage de Sophie m’apparaît aussitôt, et je dis « Oui, et ravissante qui plus est ». Ainsi, une simple suggestion a réussi à distordre un souvenir vieux de quatorze heures à peine…

En dépit de ce que notre prétention exorbitante nous pousse à croire, la mémoire humaine est mouvante, molle. L’image traditionnelle des souvenirs comme des enregistrements est intenable. Les premiers psychologues à étudier les souvenirs parlaient de « stockage » et de « rappel » : on imaginait alors qu’un souvenir ne peut que faiblir, comme un film trop ancien devient flou, et perdre des détails, en aucun cas en gagner. Mais aujourd’hui, on connaît mieux les distorsions qui peuvent intervenir, et l’image des souvenirs-enregistrements est abandonnée. Au lieu de stockage et de rappel, mieux vaudrait parler d’indices et de reconstruction. Les travaux des psychologues sont éloquents (comme on le verra plus loin). En lisant les descriptions de leurs expériences, on acquiert une autre vision de la mémoire : ce qui reste d’une scène que nous avons vécue n’est pas un ensemble d’images, mais quelques bribes d’information à partir desquelles nous pourrons reconstruire la scène.

Prenons un exemple imaginaire qui montrera comment cela peut influencer la stabilité des souvenirs : je rencontre en 1980 un homme qui ressemble à un méchant de film américain, une vraie caricature de terroriste russe, un gars costaud, blond. Ce qui me frappe alors est son allure de terroriste. Et, bien que je n’en sache absolument rien parce que l’évocation de son visage est automatique et immédiate, la seule information disponible dans mon cerveau de primate est « ce type a l’air d’un terroriste », et un lien se crée entre cet homme et le concept de terroriste. À partir de cette maigre information, je suis capable de reformer la tête du type dans les semaines qui suivent.

Mais lorsque aujourd’hui je repense à ces années, les temps ont changé. Surtout, mon idée d’un terroriste a évolué. Et je revois, en essayant de me remémorer l’homme, un Afghan maigre, armé d’une époustouflante barbe.

Cette histoire nous paraît peu réaliste parce que nous avons tous tendance à surestimer nos capacités, et en particulier la fiabilité de notre mémoire. Pourtant, des expériences montrent à quel point nos témoignages sont fallacieux. Un groupe de chercheurs norvégiens1 a par exemple « testé » les descriptions de témoins d’une scène (jouée par des acteurs) d’attaque à main armée. Ils montrent que les détails sont souvent faux, et qu’il en faut très peu pour convaincre certains participants que la voiture blanche était bleue…

Sensibilité aux « informations »

Min habite en France depuis maintenant plusieurs années, mais elle est originaire de Chine, où elle enseignait l’anglais. Elle raconte que, dans son village, les hommes pratiquaient naguère un art martial local, qui confère aux maîtres des pouvoirs spéciaux, surnaturels. Ainsi peuvent-ils voler, ou guérir les blessures par la force de la volonté. Min se souvient d’ailleurs précisément d’un événement de son enfance : sa sœur s’était cogné la tête, et saignait. Un des maîtres est venu. De sa main, il envoya un flux d’énergie lumineuse, et la plaie disparut en quelques jours.

Que la plaie disparaisse n’a rien de surprenant, et Min en convient volontiers, même si elle a trouvé la rémission particulièrement rapide. Ce qui est paranormal en revanche, c’est la blanche lumière qui a jailli selon Min de la paume du maître. « Peut-être ton souvenir a-t-il été déformé par les années ? » suggère-t-on à Min. « Non : c’est impossible. Il a toujours été présent dans ma mémoire, répond-elle, et toujours très clair. »

Parmi les explications possibles, on pourrait invoquer une illusion d’optique, ou un curieux concours de circonstances qui fit tomber un rayon de soleil au bon endroit. Mais la psychologie a une explication plus simple : les souvenirs ne sont guère résistants aux « informations » annexes que sont les croyances ou les témoignages.

Évidemment, ils se dégradent avec le temps. Qu’on compare un souvenir d’enfance, habituellement flou, plein d’ombres, et un souvenir frais et vigoureux. Mais les choses sont bien plus complexes qu’un simple vieillissement, et nous en sommes totalement inconscients. Reprenons l’image du souvenir comme série d’indices de reconstruction. Le souvenir est reconstruit chaque fois qu’on l’évoque. La reconstruction s’appuie sur l’ensemble de nos croyances, comme un filet dont les nœuds sont attachés à des concepts. Deux choses alors se produisent conjointement. D’une part, les concepts varient avec le temps ; cette modification des concepts qui forment la base d’une reconstruction des souvenirs entraîne une modification. D’autre part, la reconstruction prend place, à chaque évocation, à l’intérieur d’un réseau de savoirs et de croyances, et on peut donc difficilement reconstruire sur cette base un souvenir en contradiction avec notre système de pensée.

Dans une expérience de psychologie citée par Loftus (1997), on montre à des sujets normaux un film où une petite fille est grondée par son père parce qu’elle joue trop près de la piscine. À aucun moment dans le film le père ne s’approche de la fillette, ni ne la touche. La séquence se termine par l’image de la fille et de son père rentrant à la maison. Elle est suivie d’une scène où la fillette se plaint à une tierce personne d’avoir reçu une claque de son père près de la piscine. On demande ensuite aux sujets de dire si, dans le film initial, ils ont vu le père porter la main sur sa fille. Un bon tiers répond par l’affirmative… Les « informations » postérieures à l’événement ont modifié le souvenir…

Implanter un souvenir

Tout cela montre que certains détails, parfois d’importance, peuvent être déformés, voire ajoutés, à des souvenirs. Mais cela ne prouve pas, évidemment, que l’on puisse aller jusqu’à implanter le souvenir d’une scène entière qui ne s’est jamais produite.

Dans les années 1990, des centaines de femmes et moins d’hommes se sont brusquement « souvenus » après des années de « refoulement », de viols incestueux dont ils auraient été victimes2. Pour une bonne partie d’entre eux, les souvenirs resurgissaient au cours de thérapies régressives, méthode psychologique mêlant hypnose et autres procédés pour retrouver les souvenirs enfouis. Dans la grande majorité des cas, si ce n’est tous, les clients de ces psychologues étaient au départ éberlués et amusés d’entendre leur psychothérapeute suggérer une série de viols incestueux, mais le travail aidant ils finissaient par retrouver des images de ces viols, les revivre, et en fin de compte avec une telle clarté que tout doute s’évaporait.

Des psychologues ont alors tenté de montrer par l’expérience que l’implant de « souvenirs » n’est pas une utopie. On a ainsi pu, par la simple suggestion, sans hypnose ni discussions interminables, implanter des souvenirs de noyade3, ou de voyage en ballon4. Les taux de personnes finissant par adopter les souvenirs vont suivant le cas de 15 % à 50 %.

Comme certains critiques prétendent que les souvenirs de cette sorte ne sont pas faux et qu’il est difficile de prouver que quelqu’un n’a jamais mis les pieds dans la nacelle, Goff et Roediger (1998) ont utilisé un procédé rudimentaire mais efficace pour implanter le souvenir d’avoir lancé un dé, ou embrassé une grenouille en plastique, un jour particulier de la semaine précédente… jour où les personnes se trouvaient au laboratoire sous haute surveillance… Il ne fait plus désormais aucun doute qu’il est possible d’implanter un souvenir faux par simple suggestion chez, au moins, une minorité non négligeable de personnes.

C’est grave, docteur ?

Des centaines de personnes possèdent le souvenir douloureux d’avoir été enlevé par des extra-terrestres. D’autres se souviennent sans aucun doute possible qu’ils ont rêvé la mort de leur père exactement comme elle s’est produite le lendemain même. En réalité, ils ont pu rêver une autre mort, très différente, des semaines avant, mais « l’information » constituée par le décès déforme les souvenirs. Qui plus est, un événement traumatique est particulièrement déformant. Vous ne les ferez pas changer d’avis : autant la mémoire est malléable et sensible aux informations annexes, autant l’homme y croit avec ses tripes.

Une autre caractéristique fascinante de la mémoire est sa capacité à mélanger ce qui est vécu et ce qui est imaginé. Dans une expérience publiée en 2001, Wright, Loftus et Hall ont montré un film à des sujets, puis leur ont demandé d’en imaginer la suite, en leur indiquant les grandes lignes de ce qu’ils devaient imaginer. Dans la phase suivante, on leur demandait de décrire la partie qu’ils avaient vue. 15 % des personnes ajoutent des parties imaginées au film. Et le pourcentage de faux rappels grimpe à 41 % quand, au lieu de les laisser parler, on leur demande « avez- vous vu dans le film tel ou tel événement ? ». Leur mémoire, incertaine et versatile, n’est pas pathologique pour autant : nous sommes tous concernés, avec certes quelques variations individuelles.

Cette mollesse de la mémoire, cette fragilité, ajoutée à l’assurance excessive des hommes, rend tout à fait naturel que des souvenirs faux soient présents en nous. Nous pouvons difficilement faire la distinction entre ce qui relève de la réalité et de la reconstruction fumeuse parmi ces souvenirs. Au sens de la « vérité personnelle », il existe donc vraiment des témoins de phénomènes paranormaux, des personnes ayant le souvenir précis d’événements surnaturels qui ne sont pas produits.

Pour aller plus loin

Goff, L. M., & Roediger, H. L. (1998). Imagination inflation for action events : Repeated imaginings lead to illusory recollections. Memory & Cognition, 26, 20-33.

Heaps, C. M., & Nash, M. (2001). Comparing recollective experience in true and false autobiographical memories. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory and Cognition, 27, 920-930.

Ilhebaek, C., Love, T., Eilersten, D. E., & Magnussen, S. (2003). Memory for a staged criminal event witnessed live and on video. Memory, 11, 319-327.

Loftus, E. F., & Ketcham, K. (1997). Le syndrome des faux souvenirs. Paris : Exergue. McNally R. J. (2003). Remembering trauma. Cambridge, MA : Harvard University Press.

Wade, K. A., Garry, M., Read, J. D., & Lindsay, D. S. (2002). A picture is worth a thousand lies. Psychonomic Bulletin and Review, 9, 471-482.

Wright, D. B., Loftus, E. F., & Hall, M. (2001). Now you see it, now you don’t : Inhibiting recall and recognition of scenes. Applied Cognitive Psychology, 15, 471-482.

1 Ihlebaek, Love, Eilerstsen et Magnussen, 1996

2 Loftus et Ketcham, 1997

3 Heaps & Nash, 2001

4 Wade, Garry, Read, & Lindsay, 2002

Mis en ligne le 9 avril 2009
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