Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique

Mensonges et cynisme

par Gilbert Lagrue - SPS n° 284, janvier 2009

Le tabagisme est en France et dans le monde la principale cause de maladie et de mort. Le tabac, traditionnellement utilisé par les Indiens d’Amérique, a été introduit en Europe par Christophe Colomb. Son extension a été très rapide dans le monde entier. Au début du XXe siècle, le tabagisme était un fait de société très répandu, un plaisir. Fumer était la norme. Deux éléments récents ont modifié totalement notre perception du tabagisme :
- Les risques liés à la cigarette ont commencé à être connus dans les années 1950 pour le cancer du poumon et quelques années plus tard pour les autres complications. Il a fallu un certain temps pour que la communauté médicale accepte cette notion et encore plus pour que les politiques mettent en place les éléments de la lutte contre le tabagisme.
- L’usage de la cigarette, qui était resté marginal, a augmenté exponentiellement, passant de quelques millions de cigarettes par an en 1900 à près de 100 milliards dans les années 1980. La cigarette, surtout sous forme de « blondes », permet une inhalation profonde de la fumée de tabac, l’absorption intense de la nicotine et l’induction rapide d’une forte dépendance.

Parallèlement l’industrie du tabac1 (à propos de l’utilisation de ce terme, voir l’encadré) a tout fait, avec un cynisme total, pour développer le marché des cigarettes, tout en connaissant parfaitement leur nocivité majeure. Avant même les autorités sanitaires, les industriels du tabac, grâce aux travaux menés dans leurs puissants laboratoires de recherche, savaient que les goudrons étaient cancérigènes et surtout que la nicotine rendait dépendant. Ces faits étaient jalousement cachés et il a fallu attendre une vingtaine d’années pour que la vérité soit révélée.

La première cause de mortalité évitable en France

Durant le XXe siècle, le tabac a causé 100 millions de morts dans le monde entier et ce nombre risque de s’élever à 1 milliard pour le XXIe siècle si rien ne change. En France, le tabagisme est la première cause de mortalité évitable, avec environ 66 000 décès chaque année. En moyenne, un fumeur régulier sur deux meurt prématurément des causes de son tabagisme, et la moitié de ces décès se situent entre 35 et 69 ans.

Les complications commencent à apparaître 20 à 30 ans après le début du tabagisme. Les femmes sont actuellement moins touchées que les hommes car celles qui ont 70 ans aujourd’hui sont peu nombreuses à avoir fumé. En revanche, le nombre de décès féminins par cancer du poumon devrait augmenter dans les années à venir. En 2025, il devrait égaler le nombre de décès par cancer du sein2.

Le tabac est responsable actuellement en France de plus d’1 décès sur 9 (1 décès sur 5 chez les hommes et 1 décès sur 35 chez les femmes). Dans la population âgée de 35 à 69 ans, 1 décès sur 3 est attribuable au tabac chez les hommes et 1 sur 16 chez les femmes3.

Concernant le tabagisme passif, une récente étude européenne évalue la mortalité en France à un peu plus de 1000 par an4.

Une industrie aux enjeux économiques importants

Dès le début du XIXe siècle des luttes farouches pour le « leadership » opposent les différentes marques. D’abord défini par sa provenance (Maryland, Virginie, Turquie…), les cigarettes deviennent des produits de marques. On les présente sous des aspects flatteurs, en l’associant au cow-boy viril (Marlboro), au sympathique chameau (Camel) qui a donné son nom à la marque. Il y avait à la fin du XIXe siècle de très nombreuses marques ; elles ont été progressivement rachetées par quelques grands groupes qui ont finalement dominé le marché et disposé de moyens considérables pour la publicité. Dès cette époque, l’industrie du tabac, comme quelques autres industries, représente un enjeu économique et financier majeur, objet de nombreuses convoitises et d’une concurrence exacerbée. Mais à cette époque, aucune connaissance n’existe sur les dangers du produit.

La dangerosité du tabac est progressivement établie

Avant les années 50 où les risques n’étaient pas connus, les industries mettent en œuvre des techniques modernes de marketing comme de nombreuses autres industries modernes. Ensuite apparaissent le cynisme et le mensonge : il faut continuer à promouvoir, bénéfices obligent, un produit que l’on sait mortel, en en cachant la nocivité.

C’est en 1950, après quelques rares travaux prémonitoires, que les Anglais Doll et Hill publient le travail fondamental, établissant le lien direct entre tabagisme (avant tout la cigarette) et cancer du poumon, avec une relation dose-effet entre la maladie et l’intensité de la consommation5. D’innombrables articles ont très vite confirmé ce fait et montré que les goudrons étaient les principaux responsables.

Et ce n’est que bien plus tard (dans les années 1980) que le rôle addictif du tabac a été reconnu en santé publique6, alors que les fabricants de cigarettes avaient identifié (et utilisé) ce phénomène près de vingt ans auparavant.

Les dangers du tabagisme passif sont reconnus par la communauté scientifique dans les années 1980. Mais là encore, l’industrie du tabac a une dizaine d’année d’avance.

Mensonges et cynisme des industriels du tabac

Le tabac est cancérigène

Dans leurs laboratoires de recherche, dès 1953, les fabricants de cigarettes avaient confirmé le rôle cancérigène du tabac7 et isolé à partir des goudrons de la fumée 17 produits cancérigènes. Dès 1956, ils mettent en évidence la nocivité vasculaire du gaz carbonique et de la nicotine, et découvrent également la présence du cadmium et du polonium, tous deux cancérigènes.

Malgré cela, ils mettent immédiatement en place des campagnes de presse pour nier les premiers faits scientifiques établis. Les références sont légions8. Citons par exemple un document de la B&W datant de 19719 : « À notre avis […] répéter sans preuve concluante – même avec les meilleures intentions – que les cigarettes causent des maladies est un mauvais service rendu au public ». Le PDG de Philip Morris déclarait quant à lui en… 1998 : « Quant à savoir si quelqu’un est jamais mort d’une maladie liée au tabac, c’est une question qui n’est pas claire dans mon esprit ».

C’est donc en toute connaissance de cause que les industriels du tabac ont caché la toxicité de la cigarette et continué à en nier publiquement les dangers.

La nicotine induit une dépendance

Vingt ans avant les médecins, et c’est le pire, les fabricants de cigarettes mettent en évidence le rôle majeur de la nicotine dans la dépendance au tabac. Ainsi, en 1963, le vice-président de la B&W écrivait-il10 : « La nicotine est addictive. Nous faisons donc le métier de vendre de la nicotine, drogue addictive efficace dans le relâchement des mécanismes du stress ». Ils en avaient étudié le mécanisme et réussi à trouver la dose optimale de nicotine pour induire la dépendance ; ils avaient modifié la technique de fabrication de la cigarette de façon à permettre une inhalation forte et profonde et donc une absorption rapide et intense de la nicotine. Ces deux éléments sont en effet essentiels pour l’induction d’une dépendance.

Au début des années 1970, les fabricants ont dans ce but introduit dans le tabac des additifs capables d’augmenter encore le pouvoir addictif de la nicotine, comme de l’ammoniaque qui, rendant la fumée moins acide11, facilite son absorption dans l’organisme, de l’acide lévulinique qui augmente la fixation de la nicotine sur les récepteurs nicotiniques, accélérant ainsi la survenue de la dépendance, du menthol (les cigarettes mentholées) pour donner une sensation de fraîcheur ; avantage supplémentaire, le menthol augmenterait la dépendance12 !

Mais la dénégation publique reste de rigueur. En 1994 les 7 dirigeants des principales compagnies américaines comparurent devant le Congrès des États-Unis. Ils déclarèrent sous serment13 que « la nicotine n’était pas addictive et que fumer n’était pas plus dangereux pour la santé que manger des Twinkies [gâteaux à la crème très populaires aux États-Unis] ».

Le tabagisme passif est responsable de cancers

Au milieu des années 1970, la B&W et la BAT lancent des études en interne sur le sujet, et très vite, les chercheurs de ces compagnies établissent que les fumées inhalées au voisinage d’un fumeur produisent des irritations et contiennent des substances cancérigènes. Dans les années 1980, le but premier des recherches de la BAT était de développer de nouvelles cigarettes émettant moins de fumées irritantes et toxiques14. Mais publiquement, l’industrie du tabac dénie la dangerosité du tabagisme passif et cherche à promouvoir des recherches ayant pour but de réfuter les faits15.

L’« arnaque » des cigarettes légères

La révélation de la nocivité du tabac inquiète, et dans les années 1953–1955, la consommation baisse. Il fallait donc agir pour conserver les consommateurs et réussir à fabriquer des cigarettes à teneur réduite en goudrons, en apparence du moins. Ce furent les cigarettes « légères », puis « ultra-légères », obtenues en modifiant la technique de fabrication, en particulier par l’adjonction d’un filtre et d’un manchon.

Les teneurs en goudrons et en nicotine sont mesurées dans des « machines à fumer » standardisées, censées représenter la manière de fumer d’un fumeur « moyen » : nombres de bouffées, profondeur de l’inhalation. En fait, le fumeur dépendant adapte sa façon de fumer à ses besoins en nicotine. Il inhale plus profondément, expire plus tardivement la bouffée pour absorber la nicotine nécessaire ; il fume également les cigarettes jusqu’au bout et souvent en obstruant les pores du manchon avec les doigts ou les lèvres, parfois même il enlève le filtre. Il absorbe ainsi beaucoup plus de nicotine que le taux indiqué sur le paquet, et surtout des quantités plus importantes de monoxyde de carbone et de goudrons !

Certes, le risque de cancer du poumon et des voies aéro-digestives supérieures a été légèrement réduit par l’utilisation de cigarettes à bout filtre, dont le rendement en goudrons est diminué. Cette constatation a été nette dans les premières années lorsque les cigarettes très riches en goudrons ont été supprimées (les « boyards maïs » avaient un rendement en goudrons de 25 mg !). Le bénéfice apparaît cependant bien moindre actuellement. Le type de cancer s’est alors transformé : les cancers épithéliaux des grosses bronches ont été remplacés progressivement par des adénocarcinomes des bronches distales, de diagnostic plus difficile et plus tardif et de pronostic beaucoup plus grave.

Par ailleurs, si les teneurs en substances irritantes et carcinogènes sont effectivement diminuées dans le courant principal du fait du filtre, celles du courant secondaire (la fumée provenant de l’extrémité de la cigarette) restent identiques ; les fumeurs qui respirent largement l’air contaminé récupèrent ainsi une grande partie des effets nocifs de la fumée, et il en est de même, hélas, pour les non-fumeurs alentour. Ainsi les cigarettes « légères » sont une tromperie et un leurre16.

La situation française

En France, l’industrie du tabac a longtemps été une affaire d’État. Le monopole de fabrication et de commerce du tabac est institué par Colbert, en 1674. Après une courte période de libéralisation du marché du tabac durant la Révolution française (qui entraîne une hausse du prix du tabac et une baisse de sa qualité), Napoléon rétablit le monopole en 1810 avec la Régie des tabacs, qui devient en 1926 le Service d’exploitation industrielle des tabacs (SEIT), auquel s’ajoute en 1936 le monopole des allumettes (le SEITA). Celui-ci est transformé en 1980 en Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (la SEITA). La SEITA est finalement privatisée en 1995.

La SEITA n’étant pas soumise à la décision américaine, ses archives ne sont pas accessibles. Dans ses déclarations publiques, la SEITA ne diverge pas, néanmoins, des positions de l’ensemble de l’industrie du tabac. Dans Le Nouvel Observateur du 24 février 1975, le directeur de la SEITA, Pierre Millet, déclare : « La relation entre l’abus du tabac et un certain nombre de maladies (cardiovasculaires, cancer...) n’a jamais été scientifiquement établie. [...] la mode veut qu’on s’en prenne au tabac. Il n’est ni plus ni moins responsable que d’autres.[...] C’est donc une escroquerie intellectuelle d’assimiler le tabac à la drogue. » Encore plus choquant, le directeur de la SEITA fixe arbitrairement, sans aucune base scientifique, le seuil de dangerosité à dix cigarettes par jour. Le directeur scientifique de la SEITA, M. Izard, déclare en 1979 qu’on « ne peut admettre que la nicotine, aussi bien que la caféine, [soient] de véritables drogues addictives ».

Fin 1996, le PDG de la SEITA, M. Comolli, affirme : « S’il est incontestable que la fumée peut être une gêne pour le non-fumeur, le risque d’une affection grave n’a pas été démontré aujourd’hui. » La SEITA déclare également ne pas ajouter d’ammoniaque à ses cigarettes.

Gérard Dubois, Le rideau de fumée : les méthodes secrètes de l’industrie du tabac. Seuil, 2003. Page 290.

Compenser l’impact des campagnes anti-tabac en « recrutant » les plus jeunes

Partout dans le monde occidental, à la suite des actions de l’OMS, le tabagisme a commencé à régresser. Il est alors indispensable de recruter de nouveaux fumeurs ; cela est d’autant plus facile avec les adolescents qui sont à une période vulnérable de leur vie. Le marketing a alors suivi plusieurs pistes, en renforçant l’image attractive de la cigarette et l’associant à la virilité, l’adresse, le sang-froid, en profitant de l’attrait de la vitesse, la Formule 1 (Marlboro), les pilotes doivent faire preuve de la plus grande maîtrise de soi et les industriels y investissent beaucoup en publicité, en affiches, en associant un vêtement à la mode, tel Chevignon, à une marque de cigarettes (SEITA), ou encore des manifestations sportives, tels les « Raids Gauloises », associées au nom de la cigarette. Heureusement la législation française a réussi à faire interdire ces publicités indirectes.

Dernières trouvailles à destination du jeune public : les cigarettes « camouflées ». Par exemple des « cigarettes bonbons » : ce n’est plus tout à fait une cigarette et c’est meilleur au goût. Il y a alors les cigarettes chocolat, miel, café, orange, citron, jasmin, mandarine, menthe… Depuis peu on trouve des arômes plus étonnants encore, le whisky (« Snake Eyes Scotch »), le vin ! Ces cigarettes sont vendues dans des paquets « design », « branchés » ; elles sont attractives et colorées : certaines en noir « les « Black Devil », d’autres en rose (les « Pink Elephant »)17 ; elles permettent à l’adolescent d’adopter un signe distinctif, celui de frimeur ; elles sont encore plus dangereuses, surtout pour les jeunes qui commencent à fumer : le goût désagréable de la fumée de tabac des premières cigarettes, l’amertume liée à la nicotine sont ainsi atténués, favorisant le passage à un tabagisme régulier.

Les cigarettiers savent aussi habilement tirer parti de l’attrait de l’interdit chez les adolescents en se donnant une apparence vertueuse à travers des messages hypocrites sur les dangers du tabac pour les adolescents, et le fait que le tabac doit être réservé à l’adulte : « Fumer est dangereux pour les adolescents. Adolescents ne fumez pas. Fumer est réservé aux adultes ». On ne peut pas faire mieux pour les inciter à fumer : un des objectifs des adolescents est d’acquérir le statut d’adulte avec tous ses comportements. On se donne ainsi l’air d’une industrie tout à fait consciente de ses responsabilités à laquelle on ne peut rien reprocher… et on incite néanmoins indirectement les jeunes à fumer !

Actions des pouvoirs publics

Les actions politiques n’ont commencé que tardivement (en France, plus de 20 ans après la mise en évidence du risque). Madame Simone Veil fut la première à agir, à la suite d’une intervention personnelle du professeur Tubiana. En 1975 fut votée la première loi restreignant la publicité et mettant en place certains interdits, accompagnée de messages d’information et d’éducation à la santé. Ces mesures furent confirmées par la loi Evin en 1991. Mais il est toujours très long de modifier les mentalités d’une population. Il a fallu pratiquement une génération pour qu’à partir de l’an 2000 (Plan Kouchner et Plan Cancer en 2003) la situation change réellement.

Aujourd’hui, en France et dans la plupart des pays occidentaux, fumer n’est plus la norme et le tabagisme régresse. Toutefois, les responsables politiques tiennent de fait un double langage : des actions de lutte contre le tabagisme ont été mises en place, mais par ailleurs, l’État est lui-même « dépendant » de ces ventes : les taxes sur le tabac, de l’ordre de 80 %, rapportent près de 10 milliards d’euros par an !

À la conquête du tiers monde

La réponse des fabricants de cigarettes a alors été de conquérir les pays du tiers monde, de l’Afrique et de l’Asie du sud-est ; la cigarette y était encore peu répandue et le tabagisme féminin rare. Les moyens employés furent multiples. Les États-Unis ont exercé une sorte de chantage économique en menaçant de sanctions sur les exportations des pays concernés. Ainsi, entre 1985 et 1988, le gouvernement américain mène trois enquêtes sur de supposées pratiques commerciales déloyales au Japon, Taiwan et Corée du sud. Ils obtiennent gain de cause18. « Si les gens vont fumer, pourquoi ne pourraient-ils pas choisir des cigarettes américaines » se justifie Philip Morris19. Les campagnes de publicité et de marketing sont alors lancées, en prenant en exemple les vedettes de cinéma les plus célèbres dans ces pays, comme Alain Delon en Asie. Le processus consiste à attirer l’attention des adolescents sur les « stars » qu’ils admirent et qu’ils imitent en se mettant à fumer à leur tour. Un autre exemple particulièrement pervers a consisté à organiser des concerts pour les adolescents dont l’entrée était gratuite pour ceux qui présentaient au contrôle 5 paquets vides de cigarettes Winston20.

L’industrie a-t-elle changé ?

L’industrie affirme maintenant avoir changé. Les événements décrits appartiendraient à un passé révolu, un âge « sauvage » de l’industrie du tabac. Elle se serait soudainement civilisée vers 1997, sous la contrainte de la justice américaine.

Cet artifice de relations publiques n’efface pas les morts. L’industrie du tabac ne fournit toujours pas un produit sûr, non létal et non addictif à ses clients. Elle n’a jamais manifesté de repentance devant les fumeurs cancéreux ou leurs familles endeuillées. Elle n’a ni renvoyé ni poursuivi en justice ses directeurs, employés ou consultants pour avoir menti sur les effets biologiques de la cigarette. L’immense majorité des victimes n’a jamais été indemnisée. Excepté aux États-Unis, le remboursement des frais de santé causés par le tabagisme repose toujours sur l’ensemble des assurés sociaux. L’industrie du tabac ne rembourse toujours pas les frais de santé liés au tabac, ni ne finance le coût du sevrage des fumeurs qui désirent arrêter. Dans les pays développés, l’industrie ne diffuse toujours pas l’information nécessaire sur la cigarette. En 2002, les sites officiels des compagnies du tabac perpétuent la même désinformation scientifique ou entretiennent l’ambiguïté. D’après le site officiel de Reemtsma, le n° 4 mondial du tabac : « II n’y a jusqu’à présent aucune preuve que le tabagisme cause une quelconque maladie chez une personne. [...] L’idée généralement répandue que le tabac est addictif n’est pas fondée sur une preuve scientifique nouvelle. [...] D’après nous, aucune preuve scientifique n’établit que le tabagisme passif cause le cancer du poumon. » Le site d’Altadis (ancienne SEITA) nie également les risques du tabagisme passif : « La majorité des recherches [...] concluent qu’on ne peut prouver un lien statistiquement significatif entre l’exposition à la fumée ambiante et certaines pathologies, notamment le cancer du poumon. » En octobre 1999, le site PM semble enfin reconnaître la vérité : « II existe un consensus médical et scientifique selon lequel la consommation de cigarettes cause cancer du poumon, maladies cardiaques, emphysèmes et autres maladies graves chez les fumeurs. » En février 2000, PM souligne néanmoins que cela ne constitue pas « une reconnaissance publique que les cigarettes causent des maladies. Ce n’est pas le cas ». En 2002, le site de BAT-France affiche encore : « Aucune statistique ne permet de dire à quelqu’un qu’en fumant moins il échappera aux maladies associées à cette consommation. » Ce site nie également que le tabagisme passif cause le cancer du poumon et que l’ammoniaque augmente la dépendance. Dans le tiers monde, les cigarettiers vont jusqu’à reprendre des mensonges scientifiquement démasqués et abandonnés en Occident.

Alors, l’industrie a-t-elle changé ? Le pourrait-elle seulement ? L’industrie est une machine à vendre du tabac et à gagner de l’argent. Croire que cette machine peut changer sans contrainte extérieure est une erreur.

Gérard Dubois, Le rideau de fumée : les méthodes secrètes de l’industrie du tabac. Seuil, 2003. Page 318.
C’était il y 5 ans. Le site actuel de l’Imperial Tabacco présente un édifiant « lexique pédagogique »21 où le terme nicotine est défini comme une substance naturellement présente dans les plantes, où les additifs intégrés dans les cigarettes sont décrits comme des ingrédients classiquement utilisés dans l’alimentation, et incorporés dans les cigarettes uniquement pour le goût et l’odeur. Nicotine et dépendance ? Tabac et cancer ? Il n’en est pas question. Si plusieurs sites Internet consacrent bien une section à l’impact du tabagisme sur la santé, les dangers du tabagisme passif sont encore mis en doute.

Le Rideau de fumée.
Les méthodes secrètes de l’Industrie du tabac.
Gérard Dubois, Éditions du Seuil, 2003.

Gérard Dubois est professeur de santé publique à la faculté de médecine d’Amiens. Internationalement reconnu pour ses recherches sur le tabagisme, il est membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine et membre du Conseil Supérieur d’Hygiène Publique de France. Ce livre est l’ouvrage de référence en langue française. Gérard Dubois effectue une véritable synthèse des milliers de documents disponibles et produit un livre très complet : tabac et cancers, dépendance, tabagisme passif, ce que savait l’industrie, ce que la science a établi, l’activisme et le lobbying pour éviter que la vérité ne sorte, la recherche de nouveaux marchés, etc. D’une lecture facile, il est extrêmement bien documenté et riche en références.

Les résultats ont suivi… Pour les vingt ans à venir, la mortalité due au tabac devrait régresser aux États-Unis et en Europe et augmenter dans les pays du tiers monde : pour 2020-2025, les experts prévoient dans le monde 10 millions de morts par an, soit 3 millions dans les pays occidentaux et 7 millions dans les autres22.

Très heureusement l’Organisation Mondiale de la Santé, l’OMS, vient de réagir et de publier une charte de lutte contre le tabagisme, décrivant toutes les mesures nécessaires pour une politique plus efficace, permettant d’enrayer réellement l’épidémie du tabagisme et d’empêcher le désastre sanitaire mondial qui se prépare. Mais cette lutte est difficile, car le tabac est une drogue dont il est difficile de se séparer. Il faut tout faire pour éviter les premières cigarettes.

Je remercie Jean-Paul Krivine pour ses relectures attentives et ses nombreuses remarques et suggestions qui ont permis de compléter et préciser ce texte.

L’importance du service public de l’expertise

« Avec les OGM, l’industrie nous refait le coup du tabac ». Nous avons parfois entendu ce genre de raisonnement. Pour nous, il ne s’agit pas de condamner ou d’encenser une industrie, ni de juger la réalité à partir de présupposés idéologiques

« les industries seraient par nature menteuses », ou l’inverse, « elles seraient honnête par principe ». Nous refusons ce raisonnement manichéen.

Alors que les scientifiques affirmaient le danger du tabac, les industriels le niaient. Situation tout à fait différente de celle qu’on vit aujourd’hui avec les OGM : alors que les scientifiques disent n’avoir trouvé aucun risque lié à ceux des OGM qu’ils préconisent d’autoriser, des groupes sans lien avec la recherche affirment qu’il existe un danger très fort.

Le cancer du poumon vient de la cigarette, et il serait tout aussi réel si le tabac était vendu ou donné par quelqu’un de « sympathique ». Pour évaluer le danger d’une substance, on ne peut pas se référer à ce qu’on pense du fournisseur… La même chose est valable pour les OGM. Si telle plante OGM n’est pas dangereuse, l’inimitié qu’on peut éventuellement ressentir à l’égard du fabricant n’y change rien.

Ce qui a été déterminant dans la lutte contre les agissements et les mensonges de l’industrie du tabac a été la constitution d’un service public de l’expertise en santé utilisant les outils de l’épidémiologie (science qui s’est réellement développée dans les années 1950) et de la médecine moderne (toxicologie, etc.). Cette expertise, au travers de ses institutions, a pu apporter le seul point de vue scientifique réellement indépendant. Elle a démontré sans ambiguïté que le tabac est un poison induisant une dépendance et responsable de millions de morts passés et à venir. Elle a préconisé des mesures de santé publique adaptées. Les fabricants de tabac n’ont eu de cesse de tenter de discréditer cette expertise et – comble de cynisme – de contester les résultats acquis alors qu’ils les savaient exacts. Concernant les OGM, le service public de l’expertise met en avant le contrôle des risques et les impacts positifs des plants génétiquement modifiés autorisés à la culture et la commercialisation. Là aussi cette expertise est attaquée, mais le discrédit lancé contre elle ne vient pas du même endroit.

Jean-Paul Krivine
Les grands procès aux États-Unis et la mise à disposition des documents internes de l’industrie

On distingue plusieurs vagues de procès aux États-Unis. Entre 1954 et 1973, les cigarettiers sont poursuivis par des fumeurs atteints de cancers du poumon, mais gagnent en jetant le doute sur le lien entre tabagisme et cancer. Entre 1983 et 1992, les preuves scientifiques étant clairement établies, l’industrie arrivera néanmoins à rejeter toute responsabilité en arguant du libre choix des fumeurs. Elle dissuade également toute velléité de recours en justice par une débauche de moyens en avocats. À partir de 1994, des États américains portent plainte directement pour obtenir le remboursement des dépenses liées aux maladies du tabac. C’est à l’occasion de ces grands procès que les documents internes des cigarettiers ont été révélés (décision de justice), mettant à jour des décennies de mensonges et d’hypocrisie. Les péripéties seront nombreuses. En 1998, un « grand accord »23 est conclu avec 46 États américains. Il porte sur 206 milliards de dollars étalés sur 25 ans, mais inclut également des clauses de « responsabilité sociales » telles que l’interdiction de la publicité en extérieur, la fermeture de prétendus « instituts de recherche » qui n’avaient en réalité pour vocation que de brouiller les faits, la cotisation à un fond d’éducation et d’information. Mais cet accord ne marque pas la fin de l’histoire : tout sera fait pour saper ou contourner telle ou telle partie des décisions, et les procès se sont poursuivis. Un des résultats a été de déplacer le centre de gravité de l’industrie du tabac vers le reste du monde, et en particulier les pays en voie de développement.

Un des pionniers de la révélation des secrets de l’industrie est Jeffrey Wigand. Ancien vice-président de la recherche et développement du fabricant de cigarettes B&W (Brown & Williamson), filiale de la British American Tobacco (BAT) et transfuge de l’industrie du tabac, il a témoigné devant la justice américaine aux débuts des années 1990. Cette histoire, véritable roman policier, a été très bien racontée dans le film américain : « Révélations ». On y voit Jeffrey Wigand mener un combat difficile et audacieux contre le BAT et ses avocats, au prix de pressions et de menaces sur sa famille. Son travail : « mettre au point une cigarette moins dangereuse », l’avait amené à connaître les deux découvertes principales de l’industrie du tabac : la fumée de tabac contient des produits pouvant être à l’origine de cancers du poumon et la nicotine est une substance capable d’induire rapidement une dépendance importante. Ayant démissionné, il eut le plus grand mal à révéler tout ce qu’il avait appris, car il était tenu par un accord de confidentialité, et a été l’objet de menaces, de procès multiples, de campagnes de diffamation. Mais en même temps, un dossier complet renfermant les documents secrets de la B&W est parvenu anonymement au Docteur Glanz, un professeur de médecine américain, très célèbre pour son implication dans la lutte contre le tabagisme. On a su plus tard que le responsable était un employé chargé du rangement ! Comme dans un film d’espionnage, il avait réussi à faire des copies du dossier, à les sortir du laboratoire. L’ensemble des éléments a été analysé sur le plan scientifique dans un numéro spécial du JAMA, Journal of the American Medical Association, une des revues américaines de médecine les plus connues (1995, n° 3). Voici un extrait de l’introduction du dossier24 (traduction de la rédaction) : « Ces documents fournissent un premier aperçu des mécanismes internes de l’industrie du tabac durant les périodes cruciales pendant lesquelles la connaissance scientifique se consolide sur le fait que fumer est addictif et mortel. Ces documents mettent en évidence une stratégie juridique et de communication pour éviter toute responsabilité dans les maladies induites par la consommation de tabac. Ils montrent comment les juristes ont cherché à éloigner les scientifiques de certains axes de recherche, en contradiction avec la prétendue ignorance des compagnies quant aux conséquences du tabac et des addictions associées. […] Les documents montrent que la B&W et la BAT avaient identifié il y a plus de trente ans que la nicotine est addictive et que fumer est “biologiquement actif” (c’est-à-dire cancérigène). »

1 Peut-on mettre « dans le même sac » et sous le terme générique d’« industrie du tabac » toutes les compagnies ? Ce que révèlent les documents rendus publics lors des grands procès des années 1990, c’est que l’on retrouve une extrême similitude de comportement, et très souvent un accord, entre les grandes multinationales américaines et anglaises. Nous utiliserons donc le terme « industrie du tabac », sans qu’à chaque fois toutes les compagnies soient nécessairement incluses. Les archives de la française SEITA (rachetée par Altadis, puis Imperial Tobacco) ne sont, pour leur part, pas accessibles. Voir l’encadré sur la SEITA.

2 Chiffres publiés par l’IN PES http://www.inpes.sante.fr/.

3 http://www.umr8080.u-psud.fr/PDF/PD....

4 http://www.european-lung-foundation....

5 « Smoking and carcinoma of the lung ; preliminary report », British Medical Journal, 1950 Sep 30 ;2(4682) :739-48.

6 Voir par exemple : « The Health Consequences Of Smoking : Nicotine Addiction ». A report of the Surgeon General, 1988, US Department of Health and Human Services.

7 « L’étude des données cliniques tend à confirmer la relation entre un tabagisme important et prolongé et la fréquence du cancer du poumon ». Mémo de la R. J. Reynolds Tobacco Company, 2 février 1953. http://legacy.library.ucsf.edu/tid/.... Gérard Dubois dans son ouvrage Le rideau de fumée, Édition du Seuil, 2003 mentionne de nombreuses autres études concordantes de l’industrie dans les années qui ont suivi (p. 54).

8 Se reporter aux pages 48 à 52 de l’ouvrage de Gérard Dubois, op. cit.

9 « The smoking/health controversy : a view from the other side », page 31, document de la B&W remis au Time en juillet 1971. Ce texte d’une trentaine de pages se veut une analyse scientifique précise et détaillée contre les « allégations de scientifiques » indiquant l’incidence du tabac sur le cancer. http://www.health.gov.bc.ca/guildfo....

10 A. Yeman, « Implication of Battelle Hippo I & II and the Griffith filter », document interne de B&W, 1962, en ligne sur Internet http://legacy.library.ucsf.edu/tid/....

11 Interrogé à ce sujet en 2001 par 60 millions de consommateurs, Philip Morris confirme l’usage de composés ammoniacaux, mais comme « agents de procédé et agents de saveurs », niant l’intention « d’accroître la quantité de nicotine délivrée ». Ce qui est exact : la quantité n’est pas visée, seulement l’efficacité. Cité par Gérard Dubois, op. cit. page 117.

12 Voir par exemple « Role of mentholated cigarettes in increased nicotine dependence and greater risk of tobacco-attributable disease », S. Garten et V. Falkner, Preventive medicine, 2004, vol.38. http://cat.inist.fr/?aModele=affich....

13 Voir par exemple : http://legacy.library.ucsf.edu/tid/....

14 Les recherches pour des « cigarettes plus sûres » mettent à jour certains des paradoxes de l’industrie. D’un côté, il faut répondre aux inquiétudes du public et proposer des produits alternatifs. Mais en même temps, il faut éviter de reconnaître que les « autres » cigarettes sont dangereuses. L’opération s’avère très complexe : les émissions de substances cancérigènes dans les processus de pyrolyse de cigarette sont quasi-inévitables. Dès lors, la perception du consommateur va primer, même si les cigarettes lights qui sont proposées s’avèrent aussi dangereuses, sinon plus (voir plus loin)

15 « Environmental tobacco smoke. The Brown and Williamson documents ». On peut lire en conclusion de cette analyse des documents internes de la BAT publiée par le Journal of American Medical Association (1995) : « Publiquement, l’industrie du tabac a dénié que la dangerosité du tabagisme passif ait été prouvé. Elle a critiqué la méthodologie des recherches publiées, même quand ses propres consultants internes reconnaissaient la validité des travaux. De plus, l’industrie a financé des recherches scientifiques avec l’objectif établi d’anticiper et réfuter les faits concernant le tabagisme passif ». http://jama.ama-assn.org/cgi/conten....

16 Ajoutons que tout est mis en œuvre pour maintenir ou augmenter la quantité de nicotine absorbée : « pour l’industrie, les cigarettes “light” ne doivent pas réduire la dépendance des fumeurs et devenir une aide au sevrage » (Gérard Dubois, op. cit. page 146, accompagné de nombreux extraits des documents internes de l’industrie). En Europe, la réglementation (applicable depuis 2003) interdit les appellations trompeuses telles que light (légères), ultra light (ultra-légères) ou mild.

17 Black Devil et Pink Elephant sont deux marques produites par Heupînk et Bloemen Tabak BV, le spécialiste hollandais du tabac à rouler. Elles sont importées en France depuis 2005.

18 Gérard Dubois, Le rideau de fumée, page 186.

19 Ibid, page 187. Est également citée la réaction d’un ancien ministre de la santé américain « Alors même que nous exhortons les gouvernements étrangers à mettre un terme à leurs exportations de cocaïne, les États- Unis font preuve de la pire hypocrisie en exportant leur tabac ».

20 Ibid. page 186

21 http://www.imperial-tobacco.com/ind...
http://www.imperial-tobacco.com/fil....

22 Ibid, page 184.

23 Une des clauses de ce « grand accord » stipule que l’industrie mettra publiquement à disposition les documents utilisés lors des procès. Le moteur de recherche de l’Université de Californie donne accès à près de 10 millions de documents. C’est sans doute le meilleur point d’entrée pour une recherche sur Internet. http://legacy.library.ucsf.edu/.

24 Glanz et al., JAMA 1995. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/....

Mis en ligne le 22 mars 2009
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