Mouvements sectaires : ces gourous qui nous manipulent

Compte-rendu d’une émission de France 2

par Brigitte Axelrad

Le mercredi 17 décembre 2008, France 2 a diffusé, dans sa série « Les Infiltrés », un documentaire suivi d’un débat sur les dérives sectaires et les thérapies déviantes, intitulé « Mouvements sectaires : ces gourous qui nous manipulent », et présenté par David Pujadas1.

On peut ne pas être d’accord avec le concept de l’émission de France 2 et son procédé d’infiltration par une journaliste, il reste que c’est la première fois, grâce à la caméra cachée, que nous assistons en direct à l’accueil d’un nouvel adepte dans une secte, au diagnostic à partir de la photo d’un enfant de son caractère d’enfant « indigo », « cristal », « arc-en-ciel »… et « actuel », pour « faire un package » (dixit une thérapeute) de l’ensemble. C’est aussi la première fois que nous participons en direct à deux séances de thérapie de recherche de souvenirs d’abus sexuels, supposés avoir eu lieu dans l’enfance. Grâce à cette méthode d’infiltration, nous avons pu entrer dans des mouvements et des lieux naturellement opaques.

Le film a été suivi d’un débat sur les dérives sectaires et les thérapies des faux souvenirs induits.

Le documentaire

Le Mouvement Raëlien

Le reportage sur le Mouvement Raëlien en présente tout d’abord la philosophie, selon laquelle les hommes ont été créés par les extra-terrestres, les Elohim, et la fin du monde prévue pour 2035. Les raëliens s’affirment anti-déistes et anti-évolutionnistes. Les adeptes sont des élus choisis par les Elohim, pour être sauvés lors de l’Apocalypse.

L’argent demandé aux adeptes (10 % des revenus selon le reportage) doit servir à financer une ambassade pour l’accueil des extra-terrestres. Le coût du projet est de 30 millions d’euros. Pour l’instant, le projet est au stade de la maquette.

Le sexe constituerait un deuxième facteur important. Au cours des stages payants sont mis en œuvre « la méditation sensuelle », « la sieste crapuleuse », et une catégorie spéciale d’adeptes appelés les « éveilleurs », pour les jeunes enfants. Leur charge est « d’expliquer aux enfants comment se servir de leur sexe, pour en retirer du plaisir. »

Une hiérarchie spécifique constituée des « anges » et des « cordons dorés » est au service (sexuel) des Elohim et du prophète, Claude Vorilhon.

Le salon Zen 2008

Après cette entrée en matière, les journalistes sont allés faire un tour au salon Zen 2008. Le marché des médecines alternatives est en plein essor pour soigner toutes les maladies, jusqu’au sida et au cancer. La question posée, dont la réponse conditionne la guérison, est : « Est-ce que vous voulez vivre ou mourir ? ».

Les enfants indigo

Le reportage suivant est consacré au Mouvement Kryon et aux enfants indigo, qui auraient la « chance » d’avoir un halo bleu, ce qui expliquerait leurs difficultés (hyperactivité, dyslexie, échec scolaire, autisme …). Ce sont des êtres suprêmes, envoyés sur terre par Kryon, pour changer le monde. Une simple photo de la fillette de 7 ans, présentée comme étant sa fille par la journaliste, alors qu’elle est celle d’une collègue et qu’elle n’a aucune difficulté scolaire, permet de diagnostiquer le fameux halo bleu. Pour soigner ces enfants et libérer leur pouvoir, il faut que d’autres êtres suprêmes, par des caresses de la tête aux pieds, dégagent la mauvaise énergie et leur redonnent la bonne.

Les enfants indigo ont donné lieu à toute une filiation, enfants « cristal », « diamant », « arc-en-ciel », « actuels » et « futuristes ». La différence, apprenons-nous, c’est qu’ils ne « viennent pas tous du même endroit »

La main posée sur un capteur, et un logiciel informatique, permettent la lecture de l’aura.

L’argent est très présent : coût des livres, des conférences, des thérapies, des stages. Une simple lecture d’aura de quelques minutes coûte 65 €, en liquide.

Lors d’une conférence, il apparaît qu’il faut couper les enfants de leur milieu, les sortir du système scolaire, qui n’est pas adapté à ces enfants différents. À nouveau l’argent, l’isolement sont les éléments-clés de ces pratiques déviantes.

Une thérapeute clôt le sujet en ces termes : « Il faut complètement travailler dans l’ombre et discrètement, faire ce qu’on a à faire tranquillement, et puis basta ! ».

Les faux souvenirs induits

La journaliste prétendant avoir un problème d’ordre sexuel a pris rendez-vous avec une thérapeute, connue pour pratiquer la méthode des faux souvenirs induits.

Après deux minutes d’entretien, la thérapeute identifie la cause de son problème : « Le dégoût, ça ne surgit pas du néant, hein ? Le dégoût, c’est lié à des souvenirs dégoûtants. En général, ils ont été refoulés, bien refoulés. Ca veut dire que vous avez été en contact avec la sexualité d’un adulte ou d’un adolescent plus âgé que vous pendant votre enfance, ou votre adolescence, qui vous a fait des choses, que vous avez trouvées dégoûtantes, tellement dégoûtantes que vous avez tout oublié, apparemment… Vous n’en avez aucun souvenir, rien de plus normal. Le psychisme fabrique ce refoulement, en général parce que ça implique une personne proche… ».

Après vingt minutes, elle a mis ainsi le projecteur sur une personne proche, quelqu’un de la famille. Elle lui demande de lui raconter quelques-uns de ses plus vieux souvenirs et de lui donner des informations sur sa famille, en faisant avec elle son arbre généalogique.

Elle lui propose de faire parler son inconscient, par le biais d’une « canalisation ». La journaliste doit poser sa main sur l’épaule gauche de la thérapeute (droitière), pendant que celle-ci note les informations livrées par l’inconscient (de qui ?).

En moins de cinq minutes, l’auteur du viol est démasqué. Il s’agit du grand-père.

Une deuxième « canalisation » permet de déterminer qu’il s’agit de fellations répétées entre 6 et 11 ans. La mort accidentelle du grand-père, écrasé par un tracteur, devient un juste châtiment divin : « Il paie pour ce qu’il a fait » (encore un qui paie !).

Quarante cinq minutes pour en arriver là.

Les deux séances de « canalisations » coûtent 80 € chacune, soit 160 €, en liquide.

Une deuxième séance de thérapie, quelques jours plus tard, avec le même procédé, s’achève par la rupture décidée par la thérapeute d’avec la mère. La journaliste dit avoir parlé à sa mère, qui a nié. La thérapeute dit : « Le discours de votre mère est standard, elle s’en fout ». Et à l’issue d’une nouvelle séance de « canalisation », elle affirme : « Je pense que vous venez de perdre votre mère. »

Quelques dizaines de minutes pour en arriver là. Encore 80 €.

La suggestion est efficace, froide, implacable. La thérapeute déploie sa théorie et son interprétation, sans égard pour l’individu qui est en face d’elle. Comme elle le précise elle-même, elle connaît toute l’histoire, et cela depuis qu’elle a commencé à exercer en 1980. C’est la caution de l’expérience.

A la fin du document, la journaliste récapitule les caractéristiques communes de ces dérives sectaires :
- Manipulation mentale
- Escroquerie financière
- Isolement
- Rupture avec l’environnement familial

Le débat

Les personnes présentes sont :
- Catherine Picard, Présidente de l’UNADFI (Union Nationale des Associations de Défense des Familles et de l’Individu)
- Georges Fenech, Président de la MIVILUDES
- Nicolas Jacquette, auteur de « Moi, Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah »
- Claude Delpech, Présidente de l’AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits)
- Jean-Pierre Jougla, spécialiste de l’aide juridique aux victimes, avoué, ancien avocat auprès de la Cour d’Appel de Montpellier

Les dérives sectaires

-  Les faux souvenirs induits
Le débat montre l’ampleur du problème et la difficulté de lui trouver des solutions. Il fait apparaître que 3000 médecins recensés par le Conseil National de l’Ordre des Médecins pratiquent ces méthodes. Certains se déconventionnent pour pouvoir demander des tarifs libres. À ce nombre, s’ajoutent plusieurs milliers de « thérapeutes » de tous horizons.

En suivant le calcul de Mark Pendergrast, donné dans son livre Victimes de la Mémoire, (chapitre « Scope of the problem »), qui a évalué le nombre de victimes à partir du nombre de thérapeutes concernés, on arriverait en France à plus de 100 000.

Le débat donne la parole ensuite à des parents de patients, victimes de ces thérapies déviantes.

Il nous apprend la récente mise en œuvre par la MIVILUDES de stages pour la Magistrature, afin de sensibiliser les juges à ce phénomène encore largement ignoré, et d’éviter les erreurs judiciaires.

Les participants s’interrogent sur les motivations des thérapeutes déviants. Tout d’abord, ils se connaissent entre eux et fonctionnent en réseau. Leur objectif semble être de mettre une emprise sur une autre personne, qui donne sa confiance, et d’éprouver ainsi une jouissance liée au pouvoir.

Peut-on qualifier ces thérapies de dérives sectaires ? Oui, car elles ne sont pas liées à une organisation. La dérive sectaire, c’est la rupture familiale, les exigences financières exorbitantes. Le marché des médecines alternatives offre quantité de dérives sectaires, dont la motivation principale est d’ordre lucratif, l’argent.

Le débat arrive à cette conclusion que quels que soient le milieu familial, le niveau d’éducation, n’importe qui peut se faire avoir par ces thérapeutes. Il suffit d’un moment de faiblesse.

La journaliste, pourtant prévenue, avoue son trouble à la fin du reportage : « Pour moi, c’était très violent. C’est très difficile de comprendre comment un thérapeute peut vous emmener sur un viol. C’est à la fois violent et très dangereux pour les personnes fragiles. Moi-même, j’ai été déstabilisée par la manière dont elle fonctionnait. J’ai vraiment trouvé que c’était odieux et scandaleux. »

-  Les enfants indigo
En proclamant un enfant « indigo », on le soustrait à des soins traditionnels, qui lui sont nécessaires, pour le livrer à des méthodes charlatanesques. Le préjudice sera énorme.

L’emprise psychologique se fait sur des parents désorientés par la difficulté éprouvée en face de leur enfant. Le thérapeute joue sur une vulnérabilité passagère, comme dans le sujet précédent.

Selon Catherine Picard, qui cite un rapport parlementaire, il y aurait en France au moins 80 000 enfants touchés par le phénomène sectaire et déscolarisés.

Au-delà de l’emprise psychologique, le but principal est toujours lucratif.

Les mouvements sectaires

-  Les Témoins de Jéhovah
Selon Nicolas Jacquette, ancien témoin de Jéhovah, les enfants sont emmenés dans le Mouvement par des parents convertis, et sont formatés, pour servir ses intérêts. Une liste d’interdictions et d’ordres isole les adeptes de toute vie sociale, en dehors du Mouvement. Par-dessus tout, dit-il, il y a l’interdiction permanente de trouver du plaisir dans la vie actuelle, tout devant être porté dans cette vie futuriste, paradisiaque, prônée par le gourou et les adeptes.

Lorsqu’il en est sorti, Nicolas Jacquette a pris conscience que toute sa vie se résumait à des mensonges, des mythes, et il lui a été dur de tourner la page. Des Témoins de Jéhovah, il dit : « Ils sont complètement embrigadés à l’intérieur de leur tête, enfermés dans leur tête et ils conçoivent tous ceux qui sont non témoins de Jéhovah comme sous l’influence du diable et cherchant à les corrompre. Ils ont une vision totalement diabolisée, effrayante, du monde extérieur. »

Retrouver la confiance dans le monde demande une réadaptation complète. « Tous les mouvements, dit-il, pratiquent la rupture avec le milieu familial. » Ceci est vrai aussi des thérapies déviantes.

Commentant l’injonction faite à la journaliste de poser sa main sur son épaule, Nicolas dit que la thérapeute se place comme son nouveau référent, à la place de la mère, qu’elle vient d’évincer : « Dans tous les mouvements sectaires, on voit le remplacement de la famille réelle par la famille factice, qui impose complètement à l’adepte une soumission. »

-  Le Mouvement Raëlien
Leur nombre est probablement plus faible en France que celui annoncé par Raël (6000 français membres), mais l’impact d’Internet est très fort et ne peut pas être mesuré. En complément du développement personnel prôné par les raëliens, ceux-ci mettent en avant un projet qui justifie les exigences financières, la construction de l’Ambassade pour les extra-terrestres.

-  La Scientologie
Alain Stoffen, ancien scientologue, qui a passé 15 ans dans le Mouvement, apporte son témoignage : « J’ai subi à mon insu tout un travail de déstructuration, dépersonnalisation, conditionnement, au point de devenir la victime de mon propre viol moral. »

L’objectif principal est l’asservissement des gens, les mettre dans un état de dépendance pour en faire ce qu’on veut, « afin de créer une société sur le modèle de la Scientologie et pour cela ils ont besoin d’un trésor de guerre. »

En 15 ans, Alain Stoffen dit avoir déboursé 45 000 €, ce qui, dit-il, est une somme dérisoire par rapport au prix que coûte le stade ultime, qui est de 300 000 €.

On voit que tous ces mouvements ont une structure pyramidale avec un siège en Amérique du Nord, de l’argent dans les paradis fiscaux, en Suisse et au Luxembourg.

La différence entre les thérapies alternatives et les mouvements sectaires, est que, d’un côté, il y a la recherche d’un pouvoir individuel sur une personne, et de l’autre, un projet de changer la société, sur un modèle préconisé par le Mouvement. Dans les deux cas, il y a une promesse, soit de guérison, soit de salut. Mais dans un cas comme dans l’autre, selon Nicolas Jacquette : « Ce qui est le plus difficile quand on sort de là, c’est la honte. »

Que faire contre les dérives sectaires ?

Les spécialistes présents :
- Nathalie Luca, Anthropologue au CNRS
- Raphaël Lioger, Directeur de l’Observatoire du Religieux, Professeur à l’Institut d’Études Politiques d’Aix en Provence.

Selon eux, dans un État laïque, ce qui est dangereux, ce ne sont pas les sectes, mais les dérives sectaires. Le mot « secte » est devenu péjoratif en France, alors que Pascal, par exemple, l’a utilisé pour désigner des Écoles de pensée et d’individus, qui se détachaient du monde. Dans la pensée commune française, la secte, c’est la religion de l’autre.

Ces spécialistes ne lèvent pas la confusion sur la question des sectes.

La conclusion du débat est « vigilance » et travail de « prévention ».

À la question qui lui est posée sur le risque actuel face à la menace sectaire, Nicolas Jacquette répond : « Je dirais “vigilance”, parce qu’en ce moment nous sommes en période de crise. C’est un limon de choix pour les mouvements sectaires. Les gens ont peur, les gens se replient sur le spirituel lorsque les valeurs qui fondent notre société, sont en train de s’écrouler. »

De mon point de vue, France 2 a joué ici son rôle de télévision de service public. Ce qui n’était pas le cas lors de son émission à sens unique et sans débat sur la Psychogénéalogie, début 2008.

1 Une première version de ce compte rendu a été publiée dans un blog du site de l’Observatoire Zététique.

Mis en ligne le 27 janvier 2009
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