Et Freud dans tout cela ?

255 - Décembre 2002

par Jean Bricmont

Le champ d’action de l’AFIS fait l’objet d’interrogations fréquentes. Nous ne souhaitons pas nous limiter à la critique des pseudo-sciences « traditionnelles », si on peut dire. Mais nos forces sont trop limitées et les manifestations de l’irrationnel trop nombreuses pour que nous nous occupions régulièrement de chacune d’entre elles. Il y a néanmoins un problème que nous abordons rarement et qui me semble d’une importance cruciale : le statut de la psychanalyse.

La question est importante car nous vivons, surtout en France, dans une culture qui a été littéralement annexée par la psychanalyse. Un ami me faisait récemment remarquer que, si j’habitais Paris, je serais prodigieusement irrité par l’importance de la psychanalyse dans l’enseignement. Probablement ; mais il n’y a pas que cela : de nombreux troubles psychiques réels continuent à être traités par la psychanalyse. Celle-ci continue à fasciner philosophes, analystes littéraires ou critiques cinématographiques. Pour ne pas parler de la psychanalyse « sauvage » dans la vie quotidienne, qui va bien au-delà de ce que Freud aurait pu imaginer.

La psychanalyse est-elle une science ou une pseudo-science ? La réponse semble être, pour ses défenseurs, et cela de plus en plus souvent, « autre chose ». Même si des prétentions scientifiques sont présentes à différentes étapes de l’histoire de la psychanalyse, ce n’est pas la ligne de défense la plus communément adoptée aujourd’hui. En général, les défenseurs de la psychanalyse concèderont que Popper ou d’autres ont montré que la psychanalyse n’est pas une science. Mais ils adopteront alors ce qu’il faut bien appeler des stratégies rhétoriques visant à éviter la conclusion la plus naturelle à tirer de ce constat, à savoir qu’il s’agit bien d’une pseudo-science. Je me limiterai ici à examiner quelques-unes de ces stratégies1.

Tout d’abord, l’attrait de la psychanalyse, surtout pour le novice, provient sans doute de l’idée que certains comportements dont nous pensons naïvement qu’ils sont déterminés par notre conscience sont en fait l’expression de mécanismes inconscients. Cela donne aisément un sentiment de supériorité par rapport à l’attitude naïve, c’est-à-dire commune, et soulage notre sentiment spontané de culpabilité (lorsque « ça » parle, ce n’est pas moi qui suis responsable). Mais personne ne doute qu’il existe des déterminations inconscientes de nos pensées conscientes. Des recherches sur des processus inconscients ont été réalisées avant même que Freud ait publié son premier article ou livre de psychologie. Là n’est pas le problème ; la vraie question est de savoir si la théorie de Freud ou de ses successeurs rend bien compte de ces mécanismes.

Comment le savoir ? Si l’on demande quels sont les tests, les expériences contrôlées, les observations reproductibles qui justifieraient cette théorie, on s’aperçoit vite qu’il n’y en a pas ou très peu. Alors intervient une stratégie rhétorique fondamentale, invoquer ce qu’on pourrait appeler le dualisme méthodologique, qui est malheureusement fréquent dans certains secteurs des sciences humaines. Celles-ci seraient supposées relever d’une « autre méthodologie » (ou parfois même d’une autre rationalité) que les sciences de la nature. A première vue, cela peut paraître raisonnable : après tout, les physiciens et les biologistes utilisent des méthodes différentes, adaptées à leur sujet d’étude. Pourquoi les psychanalystes ne pourraient-ils pas en faire autant ? Le problème est que tous les scientifiques qui étudient la « nature » admettent que leurs théories doivent être étayées par des tests ou des observations, or c’est justement cela qui manque à la psychanalyse. Faire appel à la spécificité de l’humain par rapport à la nature ne résout nullement le problème. En effet, supposons que l’on affirme que tel ou tel événement survenu chez l’enfant a tel ou tel effet sur l’adulte. Comment savoir que c’est vrai ? Il s’agit d’une affirmation causale, au même titre que celles concernant, par exemple, la gravitation universelle ou l’effet des gènes. La seule façon de s’assurer que de telles assertions sont vraies consiste à mesurer des corrélations dans différentes situations, caractérisées par des paramètres variables. Or c’est justement cela qui n’est pas fait en psychanalyse.

Parfois la rhétorique fait appel à l’idée qu’il y a des choses nous concernant nous-mêmes que nous connaissons de façon immédiate et non par des moyens scientifiques ; par exemple le fait d’avoir mal, ou d’éprouver des sentiments. C’est certainement vrai, mais cette forme de connaissance ne s’étend nullement à des mécanismes reliant l’enfance et l’âge adulte, mécanismes qui, de plus, sont supposés être inconscients. L’efficacité de cet argument rhétorique est liée au fait que nous nous racontons spontanément des histoires sur nous-mêmes, par exemple sur l’influence qu’aurait eue sur nous un père, une soeur, un ami, un professeur. Mais ces histoires ne sont pas plus scientifiques que les théories spontanées à propos de la nature, que les hommes ont élaborées au cours des siècles. Seule une étude rigoureuse et systématique peut nous apprendre quelque chose sur le véritable fonctionnement de notre vie psychique.

La rhétorique s’accompagne souvent d’attaques contre le scientisme, le positivisme, le réductionnisme etc. des sciences de la nature ou de l’assertion cent fois répétée que les statistiques sont une façon scientifique de mentir. Mais d’une part, les « mots en isme » ci-dessus sont rarement définis et par conséquent les doctrines qu’ils sont supposés recouvrir ne sont pas critiquées explicitement ; sinon, on s’apercevrait vite que le « scientisme » des critiques de la psychanalyse consiste simplement à exiger que celle-ci donne des arguments empiriques étayant ses affirmations, ce qui est somme toute une doctrine assez banale. D’autre part, s’il est vrai qu’on peut mentir avec des statistiques, il est encore plus facile de mentir ou de s’illusionner sans elles.

Une autre forme de rhétorique consiste à faire comme si la vérité était toujours ailleurs. Soit vous n’avez pas compris certains auteurs, tels que Lacan, dont il est difficile de croire que le premier souci était justement d’être compris, soit les textes que vous critiquez ne sont pas ceux qui sont vraiment pertinents. Ou encore, il faut, si on écoute bon nombre de philosophes, revenir aux sources, lire les textes (de Freud), comprendre ce que tel ou tel texte veut vraiment dire, ce qui renforce le présupposé que ces textes contiennent une vérité profonde et qui permet d’éviter de poser la question - cruciale - des arguments empiriques qui justifieraient les assertions que ces textes contiennent.

Finalement, il existe une ligne de défense qui abandonne totalement les prétentions théoriques de la psychanalyse (ce qui, vu tout ce que les psychanalystes ont affirmé depuis plus d’un siècle sur notre vie inconsciente constitue une sérieuse retraite), pour en faire une pure « pratique de la cure ». Mais, d’une part, comment croire à l’efficacité d’une thérapeutique qui procèderait entièrement à l’aveuglette, sans le secours d’aucune théorie ? D’autre part, il faut toujours exiger d’une thérapeutique qu’elle donne des preuves (c’est-à-dire à nouveau des statistiques !) de son efficacité, ce qui suppose une typologie des problèmes psychiques et, par conséquent, une certaine théorie.

Mais on peut encore aller plus loin et abandonner à la fois les prétentions théoriques et thérapeutiques de la psychanalyse, dans un discours - très présent dans les années 60-70 - qui assimile toute démarche scientifique à un acte d’autorité et toute guérison psychique à une forme de normalisation et de contrôle social. Que reste-t-il alors de la psychanalyse ? Une thérapeutique qui soigne les gens qui ne sont pas vraiment souffrants mais qui ont besoin (comme tout le monde) d’une « parole » ou d’une « écoute », ainsi qu’une source infinie de métaphores pour écrivains et critiques littéraires. Vue ainsi, la psychanalyse n’est alors qu’un des nombreux luxes pas trop malfaisants de notre société, un peu comme les produits cosmétiques, en plus écologique. Ce qui reste néanmoins un scandale, c’est qu’il existe des souffrances psychiques bien réelles, que leur guérison n’est pas simplement une forme de normalisation et que des psychothérapies fondées sur des recherches scientifiques ont fait des progrès importants dans le traitement des phénomènes mentaux. Tout ce qui freine ces progrès et entretient des illusions sur le fonctionnement du psychisme humain provoque, en psychologie mais aussi en pédagogie, des dégâts semblables à ceux qui sont causés par les superstitions concernant la nature. C’est pourquoi une culture intellectuelle partagée par bon nombre de journalistes, d’enseignants et de philosophes, qui encourage par mille moyens la perpétuation d’une « médecine » dont l’analogue, dans le domaine du corps, serait celle de Molière, doit être soumise à la critique la plus vigoureuse.

1 Voir Jacques Van Rillaer, Les Illusions de la psychanalyse (Mardaga, 1980, 4 e éd. 1996), pour une critique plus approfondie et Jean Brissonnet, Divan le terrible, (disponible sur http://www.pseudo-medecines.org/psy...) pour une excellente synthèse.

Mis en ligne le 9 juin 2004
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