L’environnement est l’un des thèmes fondamentaux de ce début du XXIe siècle. Il imprègne tous les débats, qu’ils soient politiques, scientifiques ou de société. Les éléments de ces débats font trop souvent appel à des arguments puisés dans l’idéologie ou l’affectivité. Nous mettons ici à la disposition de nos lecteurs des données résolument scientifiques et des éléments de réflexion en tenant compte.

Climat : entre panique, prudence et politique

par Robert Kandel - SPS n° 245, décembre 2000

Le climat, l’environnement atmosphérique physico-chimique de la vie, façonne notre paysage, conditionne notre santé. Que la question climatique passionne tous ceux qui regardent plus loin que leur nez et la ronde quotidienne, rien de plus normal. Pour le scientifique, que de choses encore à découvrir, d’hypothèses à réfuter ou (provisoirement) à confirmer ! Mais dans la vie, le citoyen doit choisir et le « décideur » doit décider sur la base de connaissances imparfaites, sans attendre l’élimination impossible de toute incertitude. Comment distinguer les résultats sérieux, tout aussi incertains qu’ils restent, des fariboles qui foisonnent ?

Il ne faut pas s’étonner que les pseudo-sciences pullulent sur toute question qui importe réellement aux hommes, soit parce qu’elle touche à la place qu’ils cherchent à se trouver dans l’univers et dans la vie, soit parce qu’elle touche à la santé, la sécurité ou plus généralement au bien-être. Tout comme « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » (La Rochefoucauld, Maxime 218), la pseudo-science est un hommage rendu à la science par ceux qui voudraient, les uns faire avaler au public leurs dogmes politico-religieux, les autres faire passer leurs intérêts particuliers. Le scientifique que je suis cherche à dissiper le brouillard des arguments de mauvaise foi, à dévoiler les déguisements pseudo-scientifiques. Mais je ne rejetterai pas d’emblée la dramatisation médiatique même quand elle m’agace. Pourquoi la présentation des nouvelles scientifiques devrait-elle être ennuyeuse ? Il serait de toute façon peu rationnel de penser pouvoir abolir l’irrationnel du discours sur la relation des hommes avec l’univers qui les entoure.

Les sciences du climat et de l’environnement sont des disciplines et spécialités très diverses : météorologie et océanographie bien sûr, mais aussi hydrologie, glaciologie, agronomie, astrophysique et d’autres encore. De la sorte, tout spécialiste cherchant à parler du climat avec le public, ou avec ses collègues d’autres spécialités, devient à la fois vulgarisateur et étudiant. Le non-spécialiste peut lui aussi apporter son éclairage, mais ce n’est pas parce qu’un auteur s’est distingué dans la médecine, la physique nucléaire, la vulcanologie, la robotique ou la géochimie qu’il fait autorité sur les questions du climat, qu’il est à l’abri d’erreurs grossières. Le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur doit toujours garder un esprit critique et ne pas se laisser raconter n’importe quoi, que ce soit par les prédicateurs politico-religieux ou par les grands ou petits noms de la science et de la technique. Cela vaut aussi, bien sûr, pour ce que j’écris ici. Dans ce qui suit, je tâcherai de résumer les faits établis du changement climatique et des perturbations dues aux activités humaines, de les distinguer d’un certain nombre de « pseudo-faits » et de rappeler les questions qui restent en suspens. La dissimulation des incertitudes appartient au discours pseudo-scientifique tout autant que l’exhumation obstinée d’hypothèses échouées et la mise en doute systématique de faits solidement établis. Je terminerai en évoquant brièvement les raisons qui font que ces questions dépassent le cadre de la science « pure » et soulèvent de vraies questions de société.

Les Molécules de l’Air

Les molécules diatomiques d’azote (N2) constituent 78% de l’air sec. L’air que nous respirons est composé principalement de molécules d’azote et d’oxygène.

Les molécules diatomiques d’oxygène(O2), essentielles pour notre métabolisme, constituent 21% de l’air sec. Toutefois, ces molécules de structure très simple, faites chacune de 2 atomes identiques, n’absorbent pratiquement pas dans l’infrarouge et ne contribuent pas à l’effet de serre. En revanche, par la diffusion Rayleigh, qui donne le bleu du ciel, elles contribuent à l’effet parasol.

Dioxyde de carbone ou gaz carbonique(CO2). Ces molécules constituaient 0,029 % de l’air sec en 1900 ; aujourd’hui, à cause principalement de la combustion de carburants fossiles, elles constituent 0,037% de l’air, une augmentation relative de presque 30 %. A cause de leur structure complexe (2 atomes d’oxygène, un atome de carbone), elles tournent et vibrent de différentes manières permettant l’absorption efficace de rayonnement infrarouge, contribuant de manière importante à l’effet de serre.

La vapeur d’eau, gaz fait de molécules d’eau (H2O), présente à des concentrations variables dans l’atmosphère, surtout dans les basses couches, constitue bien moins de 1% de l’air humide en moyenne. Les vibrations et rotations de la structure en V ouvert avec les atomes d’hydrogène de part et d’autre de l’atome d’oxygène, entraînent l’absorption de rayonnement infrarouge et la plus forte contribution à l’effet de serre. En même temps, une fraction encore plus faible de l’eau atmosphérique se trouve sous forme liquide (gouttelettes) et solide (cristaux) dans les nuages et précipitations de différents types. Les nuages contribuent de façon très importante à l’effet parasol, mais leur contribution à l’effet de serre n’est pas négligeable.

Le méthane(CH4), ou gaz naturel, est beaucoup plus rare dans l’atmosphère, mais sa concentration a plus que doublé depuis un siècle. Faites de 4 atomes d’hydrogène disposés en 3 dimensions autour de l’atome de carbone, les molécules ajoutées contribuent très efficacement au renforcement de l’effet de serre. Mais le méthane ajouté finit par s’oxyder et ne réside pas très longtemps dans l’atmosphère.

Les CFC. Ce sigle désigne les chlorofluorocarbures, produits fabriqués par l’industrie depuis 1938. Ces molécules ont la même structure que le CH4, mais avec les atomes d’hydrogène remplacés par des atomes de chlore ou de fluor. La production de ces molécules a contribué au renforcement de l’effet de serre des dernières décennies. Le Protocole de Montréal (1987) a mis fin à leur fabrication à cause de leur rôle dans la destruction de l’ozone (O3) de la stratosphère.

Dioxyde de soufre(SO2). Les émissions de ce gaz désagréable dépendent à la fois de processus naturels (éruptions volcaniques) et de la combustion de charbon ou de pétrole contenant des impuretés de soufre. Dans l’atmosphère, ce gaz se transforme rapidement en gouttelettes d’acide sulfurique ou en d’autres particules soufrées. Tant que ces particules restent suspendues dans l’atmosphère (9 jours en moyenne), elles contribuent à l’effet parasol, à la fois par leur réflexion et par le fait qu’elles favorisent la condensation de très petites gouttelettes d’eau dans les nuages, les rendant plus réfléchissants.

Le monde est changement

Par climat, on entend ce qui est globalement stable dans les péripéties de la météorologie au jour le jour, d’une année et même d’une décennie à la suivante. Un été chaud ne fait pas un réchauffement climatique, pas plus qu’un hiver rigoureux n’infirme sa réalité. Et pourtant, le climat peut changer, il a changé à maintes reprises dans le passé. Il est en train de changer aujourd’hui, alors que nous entrons dans le douzième millénaire (plus ou moins) depuis le reflux des glaces. L’histoire récente de la Terre comporte depuis quelques millions d’années d’importantes oscillations du climat entre périodes glaciaires et interglaciaires, une variation en dents de scie rythmée par les quasi-périodicités astronomiques de 100000, 40000 et 21000 ans. Il y a seulement 18000 ans, d’épaisses couches de glace recouvraient l’Europe du Nord, le Canada et une partie du territoire des Etats-Unis : quelques 40 millions de kilomètres cubes d’eau soustraite aux océans dont le niveau était plus bas de 120 mètres.

L’atmosphère a également changé. L’analyse de l’air piégé dans les glaces de l’Antarctique et du Groenland montre des variations de composition en unisson avec celles du climat depuis au moins 420000 ans, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) descendant à 180 parties par million (ppm) aux périodes les plus froides, remontant à près de 270 ppm pendant les périodes interglaciaires telles que la présente. La concentration du méthane (CH4) aussi, avec le même rythme et une amplitude encore plus forte, entre 0,3 et 0,7 ppm.

L’humanité, nouvel acteur du changement planétaire

Nous changeons l’air

Depuis un siècle, la composition de l’atmosphère change rapidement. La concentration du CO2, 270 ppm vers 1700, est passée à 315 ppm en 1957, à près de 370 ppm en 2000. Du jamais vu depuis des millions d’années ! Le méthane (CH4) a plus que doublé, passant de 0,7 à 1,5 ppm. Les analyses isotopiques et les bilans de l’exploitation du charbon et des hydrocarbures démontrent sans aucun doute possible que l’augmentation récente du dioxyde de carbone résulte presque entièrement de la combustion de carburants fossiles. Certes le dyoxyde de carbone (CO2) a varié avant que les hommes y soient pour quelque chose, mais ce fait du passé n’infirme nullement l’attribution aux activités humaines de la variation en cours. Attention aux discours pseudo-scientifiques inspirés par les lobbies du charbon et du pétrole (les « lobbies noirs ») ! Les nouveaux flux d’émission de CO2, de méthane et d’un certain nombre d’autres gaz sont incontestablement dus aux activités industrielles et agricoles et modifient la composition de toute l’atmosphère de la planète. Cependant, contrairement à ce qu’on lit trop souvent, il ne s’agit pas d’émissions de gaz toxiques, de pollutions au sens usuel : le CO2 favorise la croissance des plantes, et on supporte souvent des concentrations supérieures à 900 ppm dans les cabines d’avion.

Changeons-nous de climat ?

Il y a du nouveau : la Terre se réchauffe. La température moyenne à la surface du globe est montée de 0,7°C entre le dernier quart du 19e siècle et le dernier quart du 20e, et ce réchauffement rapide se démarque de l’évolution fluctuante du dernier millénaire. Il y a certes matière à discussion : les techniques de mesure et la répartition géographique des stations météorologiques ont changé au cours du 20e siècle, les “ îles de chaleur urbaines ” se sont étendues. Cependant, les climatologues statisticiens connaissent leur métier, et ils ont bien pris en compte ces sources de biais en établissant la courbe des températures moyennes. Il reste vrai que les radiomètres micro-ondes des satellites météorologiques américains, qui volent depuis 1978 et fournissent une couverture véritablement planétaire, n’ont pas mesuré une augmentation de la température moyenne de l’atmosphère. D’où une vive polémique soulevant des questions intéressantes sur les biais contenus dans la série construite à partir de mesures faites par des instruments différents sur des satellites successifs dont les orbites varient, et sur les changements dans les profils verticaux de la température. Le réchauffement à la surface, où nous vivons, est bien réel ; il y a en même temps un refroidissement en altitude.

Voilà donc le signe du changement climatique. Sans doute ce réchauffement faible mais significatif affecte déjà l’agriculture aussi bien que la biosphère naturelle, mais ses effets restent minimes à côté de ceux de la croissance des populations humaine et bovine, de l’extension des surfaces cultivées, de la technologie en général. Je comprends que devant certaines dérives, les mouvements de défense de l’environnement et de l’écologie politique (les “ lobbies verts ”) estiment devoir sonner le tocsin. Cependant, à trop crier au loup, à dénoncer une catastrophe qui selon eux serait déjà là, mais qui ne saute pas aux yeux, ils sapent la crédibilité de leurs arguments. Sans parler de l’effet repoussoir de quelques micro-sectes extrémistes (“ écologie profonde ”) qui semblent vouloir que rien ne marche et que l’homme disparaisse de la planète.

Le temps est-il détraqué ?

Les cyclones, tempêtes, inondations et autres catastrophes climatiques sont-ils les signes du réchauffement ? Non : le climat se définit par les caractéristiques statistiques du temps sur une période de 30 ans. Il n’est pas vrai que le nombre de tempêtes et de cyclones ait augmenté de manière systématique. Certains militants verts m’accuseront de respecter un quelconque tabou, mais au risque de désespérer le Larzac, je dois en tant que scientifique dire la vérité telle que je la vois. Je répète et signe : il s’agit là d’une légende qui ne devient pas fait établi à force d’être répétée. Il faut se soucier de l’avenir, mais aujourd’hui, l’augmentation généralisée des violences météorologiques n’est pas démontrée. Ceux qui voudraient attribuer chaque catastrophe au réchauffement (les inondations dans l’Aude en 1999, les pires “jamais” observées... depuis 1940) feraient mieux de se soucier d’améliorer la protection des vies et des biens, de se demander pourquoi on délivre des permis de (re)construction à répétition dans des plaines notoirement inondées. Sur l’Atlantique Nord, on a sans doute observé davantage d’agitation dans les années 1990 que dans les années 1950 ; mais pas plus que vers 1900. Il en est de même pour les cyclones tropicaux. Aujourd’hui, les satellites d’observation et les télécommunications modernes nous apportent les images de chaque désastre où qu’il survienne sur le globe ; cela ne prouve pas qu’il y en ait davantage qu’autrefois. Et les analyses des augmentations des sommes déboursées par les assureurs prennent rarement en compte l’augmentation de la valeur des biens exposés au risque et assurés.

Les facteurs du changement climatique

L’effet de serre

Il est pratiquement certain que la transformation anthropique de la composition atmosphérique a contribué au réchauffement observé depuis un siècle, mais de combien ? La physique nous apprend que les gaz à molécules polyatomiques (H2O et CO2 en premier lieu) absorbent et réémettent le rayonnement infrarouge thermique terrestre (longueurs d’onde de 4 à 50 micromètres), ce qui conduit au piégeage partiel de chaleur dans les basses couches de l’atmosphère terrestre. Des 390 watts par mètre carré émis en moyenne par la surface vers le haut, seuls 240 s’échappent vers l’espace. Voilà l’effet de serre, grâce auquel nous jouissons d’une température confortable à la surface de la Terre (+15° plutôt que -18°C). Insinuer que cet effet ne peut être le fait de gaz constituant moins de 1% de la masse de l’atmosphère est une ânerie : il suffit d’examiner le spectre. L’influence des gaz majoritaires azote (N2) et oxygène (O2) est négligeable, leur structure moléculaire étant trop simple pour interagir fortement avec l’infrarouge. L’augmentation par les activités humaines de la quantité de CO2 et d’autres gaz à molécules polyatomiques (CH4, N2O, les CFC...) entraîne nécessairement une intensification de l’effet de serre, un réchauffement supplémentaire de la surface terrestre accompagné par un refroidissement des couches élevées de l’atmosphère ; mais de combien ? La sensibilité du climat aux émissions anthropiques de CO2 et de méthane dépend de ce que l’on appelle la « rétroaction vapeur d’eau » : si l’on réchauffe les basses couches atmosphériques, elles peuvent contenir davantage de vapeur d’eau. Si l’humidité absolue de l’atmosphère augmente dans les faits, ces molécules ajoutées de H2O absorberont encore plus d’infrarouge, amplifiant le renforcement de l’effet de serre du au CO2 ajouté.

Les nuages et l’« effet parasol »

Alors que l’effet de serre limite les pertes par rayonnement infrarouge, dans la colonne des gains, le bilan énergétique planétaire dépend de la proportion du rayonnement solaire (lumière visible, proche infrarouge) réfléchi ou diffusé vers l’espace (l’albédo planétaire, 30% en moyenne), le reste (70%) étant converti en chaleur. Or, les nuages contribuent largement à cette réflexion que j’appelle l’“effet parasol ” ; y contribuent aussi la diffusion par les molécules de l’air (le bleu du ciel, dû aux 99% de N2 et O2) et la réflexion par des surfaces plus ou moins claires (neige, glaces et déserts contre mers et forêts). Certes, si le cycle de l’eau s’accélère et augmente l’humidité atmosphérique, la condensation de la vapeur d’eau augmentera aussi, et l’on peut imaginer qu’avec davantage de nuages, le renforcement de l’effet parasol compensera partiellement ou totalement l’intensification de l’effet de serre. Pas de réchauffement alors ? Pas si vite ! En fait, les nuages contribuent à la fois à l’effet parasol et à l’effet de serre. Plus au premier qu’au second, mais ce qui compte pour le changement, c’est de savoir si le renforcement (ou l’affaiblissement) de l’un sera plus fort que le renforcement (ou l’affaiblissement) de l’autre. Cela dépend de la répartition des nuages, de leurs propriétés optiques. Aujourd’hui, on ne sait pas si les changements dans les nuages agiront pour amplifier ou au contraire pour limiter le réchauffement directement entraîné par l’augmentation des gaz à effet de serre (dont le H2O) présents dans l’atmosphère ; sans parler des complications liées aux effets sur les nuages des gouttelettes d’acide sulfurique produites à partir du dioxyde de soufre (SO2 : une vraie pollution, ça pue et c’est mauvais pour la santé !)... D’où des projections dont certaines donnent un réchauffement planétaire de 1° pour l’an 2100 (pas de quoi fouetter un ministre ?), alors que d’autres donnent 6° (plus que le changement survenu depuis le dernier paroxysme glaciaire !).

Et le Soleil ?

Source ultime de 99,97% des flux d’énergie qui traversent l’atmosphère de notre planète, notre Soleil ne varie-t-il pas ? Si ce que l’on appelle à tort la « constante solaire » (l’irradiance solaire à la distance moyenne Soleil-Terre en dehors de l’atmosphère), devait augmenter de seulement 1,5% (de 1367 à 1389 watts par mètre carré), cela aurait autant d’effet (« forçage radiatif » dans le jargon) qu’un doublement du CO2. Seulement voilà : les mesures précises depuis l’espace (qui n’existent que depuis les années 1970) indiquent seulement des fluctuations très rapides pouvant atteindre 0,4% et une variation d’amplitude 0,1% suivant le cycle de 11 ans de l’activité solaire, bien faibles et trop rapides pour influencer le climat. Il est concevable qu’une augmentation durable de 0,3% de la luminosité solaire entre 1850 et 1950 explique une partie du réchauffement d’alors. Les mesures solaires de cette période n’ont pas la précision nécessaire pour décider de cette question, le calcul des possibilités de fluctuations solaires ne l’a pas encore. Pour le siècle à venir, un doublement de CO2 paraît bien plus probable qu’une variation solaire de 0,3%, sans même parler de 1,5%. Bien sûr, il existe une abondante littérature scientifique de travaux sérieux dans de nombreux instituts et observatoires : corrélations statistiques entre tel ou tel paramètre météorologique ou climatique avec tel ou tel indice d’activité solaire (sans parler des corrélations moins sérieuses avec les cours de la bourse ou la longueur des jupes !). On sait que l’activité solaire module l’état physique de la thermosphère, à quelques centaines de kilomètres d’altitude. On imagine des mécanismes physiques qui feraient que les fluctuations bien réelles du rayonnement ultraviolet, des émissions de particules et du vent solaires influenceraient la troposphère (couches d’altitude inférieure à 10 km) où se jouent la météorologie et le climat. Cependant, à mon avis, on n’a jamais démontré par modélisation quantitative l’action effective de l’un quelconque de ces mécanismes qualitativement plausibles. De plus, j’estime que, pour la plupart, les analyses statistiques prétendant révéler le rôle de l’activité solaire dans les variations climatiques souffrent de graves défauts, reposant souvent sur des séries trop courtes, parfois sur un raisonnement circulaire. D’autres scientifiques pensent le contraire. Cela reste un sujet de débat. En même temps, je relève que la recherche frénétique d’une explication solaire (tout, plutôt que le CO2 !) pour le réchauffement climatique du 20e siècle fait bien partie du discours pseudo-scientifique diffusé (à l’occasion sous forme de plaquettes de format identique à celui d’articles de la revue scientifique Nature) sous les auspices des lobbies anti-régulation liés à certains producteurs du charbon et du pétrole. Après avoir maintes fois cité, sans aucune critique, les travaux intéressants conduits sur les relations Soleil-Terre à l’Institut Météorologique Danois, on découvre soudain les limites de la statistique... le jour où les chercheurs danois annoncent que la statistique révèle autre chose qu’une influence solaire !

Le changement climatique du XXIe siècle

Les incertitudes des projections

Quel crédit accorder à des projections qui, pour le siècle à venir, s’échelonnent de 1 à 6 degrés de réchauffement moyen ? Eventail très large, mais il faut comprendre qu’une projection se compose :
- d’un scénario d’émissions dépendant d’hypothèses sur les décisions politiques et économiques, le développement et les mutations technologiques ;
- de l’estimation de l’évolution et de la répartition géographique des perturbations des flux énergétiques (le forçage radiatif) entraînées par ces émissions, dépendant de la physico-chimie complexe des nuages et des aérosols, des échanges de CO2 et des autres gaz entre atmosphère, biosphère et océans, de la perturbation des propriétés optiques des nuages, du transport des particules atmosphériques (aérosols) et de leur lessivage par les précipitations ;
- et du calcul de la réponse de l’atmosphère et de l’océan, c’est-à-dire la statistique de l’ensemble de changements de température, humidité, précipitations, nébulosité, vents et courants que mettent en route ces perturbations.

Se gaussant des insuffisances des modèles utilisés pour les projections climatiques, ceux qui contestent le plus vigoureusement toute limitation à la Kyoto de l’utilisation des carburants fossiles, maintiennent qu’elle conduirait à la catastrophe économique, citant, pour étayer leurs arguments, des projections... faites à partir de modèles économiques.

La projection extrême de 6 degrés de réchauffement vient d’un modèle climatique particulièrement sensible, couplé à un scénario « Business as Usual » (laisser faire les affaires) d’augmentation de 1% par an de la quantité de CO2 dans l’atmosphère. Or, un tel taux d’augmentation n’a jamais été atteint au cours du 20e siècle - ce qui ne veut pas dire que ce sera impossible pour la Chine dans les décennies à venir. Les scénarios étudiés avant 1990 comportent des expériences numériques rigoureuses où l’on ne change qu’une chose à la fois - le CO2 - sans modifier la production de particules par la pollution soufrée. Dans les projections plus récentes, à partir de scénarios moins propres mais plus réalistes, le renforcement de l’effet parasol compense en partie l’intensification de l’effet de serre, d’où moins de réchauffement. La sensibilité du modèle climatique n’a pas nécessairement changé. Se moquer des modèles sans essayer de comprendre et d’expliquer la nature des simulations fait aussi partie d’un certain discours pseudo-scientifique sinon franchement antiscientifique. Ce que l’on néglige trop souvent de dire, c’est que les modèles ne sont pas des « extrapolations » ; ils sont la numérisation des lois fondamentales de la physique - lois de Newton, principes de conservation de l’énergie et de la matière. Les incertitudes du calcul de l’évolution climatique proviennent de la nécessité de schématiser, de représenter la complexité de la Terre avec un nombre relativement petit de paramètres sur une grille dont les cellules font une centaine de kilomètres de côté, un kilomètre en épaisseur, de représenter par quelques relations simples ce qui se passe à l’intérieur de chaque cellule. Les rétroactions des nuages et de la vapeur d’eau dépendent à la fois des transports d’eau à l’échelle planétaire et des processus de condensation à l’échelle microscopique, difficiles à représenter ensemble dans un seul modèle.

Et si le climat change ? Ce ne sera pas la fin du monde. La Terre en a vu d’autres. Mais pour nous humains ? L’inondation imminente de toutes les plaines côtières, un épouvantail ? D’ici 3000 ans, qui sait ? De toute manière, même une montée modeste de la mer (60 cm d’ici 2100 ?) augmentera les risques lors de tempêtes et cyclones. On se plaindra de la chaleur, on mourra moins de froid. Ici, la sécheresse ; là, le déluge. Les tempêtes changeront de trajectoires, devenant plus violentes ici, moins fréquentes là. Faut-il se faire peur en évoquant le spectre d’une extension des maladies « tropicales » ? Sans qualification particulière pour discourir sur la santé, je ne puis m’empêcher de penser que le risque climatique ne représente qu’une petite partie du problème. L’Europe et l’Amérique du Nord ont connu le paludisme et les grandes pandémies de choléra au XIXe siècle, alors qu’il faisait plus froid. Aujourd’hui, les transports aériens font la courte échelle aux moustiques vecteurs de maladies, et dans les villes, même sans changement climatique, les coins chauds pour passer l’hiver ne manquent guère. Il me semble que les grands problèmes de santé des prochaines décennies, qui affectent déjà des dizaines de millions de personnes ou plus, ne seront pas dus au climat : en Afrique (et ailleurs), le SIDA et, au Bangladesh, l’empoisonnement progressif de la population par l’arsenic d’origine naturelle contenu dans l’eau bactériologiquement propre pompée à quelques dizaines de mètres de profondeur.

De par sa rapidité, le réchauffement du XXIe siècle pourrait néanmoins durement éprouver les capacités d’adaptation de la biosphère naturelle et des sociétés humaines. Avec une nouvelle carte des précipitations et des évaporations, les forêts devront se déplacer ; elles ont su le faire au cours des millénaires qui ont suivi le recul des glaces, mais en moins d’un siècle, l’homme devra les prendre en charge. Les agriculteurs devront s’adapter au nouveau partage de l’eau, les assureurs calculer la nouvelle carte de risques, les villes veiller à leur approvisionnement en eau, plus difficile ici, plus facile là. Ce ne sera pas une petite affaire, et si l’on soutient que la Vie a toujours su s’adapter ou se remettre des catastrophes, cela représente une piètre consolation pour les dinosaures du Crétacé, pour les Vikings du Groenland.

Aujourd’hui, les émissions annuelles de CO2 par habitant vont de 20 tonnes aux États-Unis et 9 pour l’Union Européenne (6 seulement pour la France, grâce au nucléaire), à moins de 2 pour les pays du Tiers Monde. Jusqu’ici, les seuls pays ayant réduit substantiellement leurs émissions de gaz à effet de serre sont ceux de l’ancien bloc soviétique, suite à leur effondrement économique. Ce n’est pas encourageant, mais il ne faut pas confondre causes et effets. Saura-t-on utiliser les possibilités des technologies modernes (pas seulement électronucléaires) pour améliorer le niveau de vie dans le monde sans pour autant accélérer le réchauffement ? Contrairement à ce que l’on lit parfois, le problème n’est pas principalement dans la croissance des populations au Tiers Monde. Les pays pauvres à très forte croissance démographique tendent à rester pauvres, à avoir les plus faibles taux de développement et d’émission de CO2 ; les pays à forte croissance économique, comme la Chine, sont en voie de maîtriser leur démographie. Suivront-ils le modèle du gaspillage tous azimuts ? Mais je suis encore une fois sorti de ma science. Et puis, nous passons là des pseudo-sciences climatiques à l’hypocrisie politique ordinaire.

Mis en ligne le 8 décembre 2000
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