Raël et le clonage humain

par Bertrand Jordan - SPS n° 249, novembre 2001

Clones, marchands et... secte

Bertrand Jordan est Directeur de Recherches émérite au CNRS. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont Les Imposteurs de la génétique dont Science et pseudo-sciences s’est fait l’écho dans son numéro 244. Cet article reprend, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un précédent texte intitulé « Attention, clones à l’horizon ! » publié dans Médecines Science en 2001. En fin d’article, une actualisation est proposée, prenant en particulier en compte les derniers développements des actions de la secte raëlienne.

Une requête apparemment absurde

Début 1993, un de mes collègues proches reçut une curieuse lettre en provenance de Mar del Plata, en Argentine : la correspondante lui demandait, tout simplement, s’il connaissait un « Institut Génétique qui soit capable de réaliser un process complet de clonation humaine, partant de cellules vives ». Il s’agissait en fait d’un couple dont le fils venait de succomber à un sarcome d’Ewing et qui cherchait, en quelque sorte, à le ressusciter ; la lettre avait dû être envoyée à tous les laboratoires dont l’intitulé contenait le mot « génétique ». Notre discussion sur cette demande fit ressortir une grande perplexité (que répondre à une telle lettre ?), de la compassion vis-à-vis de ces parents endeuillés, mais aussi un certain effarement devant le pouvoir qu’ils attribuaient à la science... Ils n’avaient donc pas compris, pensions-nous, que le clonage, possible pour les grenouilles ou les salamandres, était à jamais exclu pour l’homme. La programmation épigénétique de l’ADN chez les mammifères rendait le génome d’une cellule somatique définitivement incapable de commander un processus d’embryogenèse - c’est du moins ce que nous pensions avec l’immense majorité des biologistes. Le clonage humain était alors, il y a à peine huit ans, un fantasme réservé aux auteurs de science-fiction, illustré entre autres par Ira Levin et son excellent thriller sur la création de dizaines de petits Hitler à partir de cellules du Führer pieusement conservées par quelques nazis fanatiques1.

Les choses ont bien changé. L’apparition de Dolly en 1997 a secoué les certitudes de ceux qui, comme moi-même, considéraient que la questionne se posait pas. Il est toujours dangereux d’évacuer un problème éthique en arguant d’impossibilités techniques : une fois de plus, la réalité dépassait la fiction. Mais après une ou deux années de discussions, d’anathèmes et de débats, le thème du clonage reproductif humain a beaucoup perdu de son actualité, du moins en Europe. Son interdiction explicite par la loi, en France comme en quelques autres pays, a sans doute facilité cette relative désaffection. Et le débat principal aujourd’hui est plutôt celui du clonage thérapeutique, l’obtention de cellules souches à partir d’un embryon très précoce créé par transfert de noyau afin de traiter l’adulte « donneur » de ce matériel génétique. Ce débat est important, et pose des interrogations sur différents plans ; mais pendant ce temps-là, me semble-t-il, le clonage reproductif avance et ses résultats pourraient bien nous surprendre un jour prochain... C’est du moins l’impression qui se dégage pour moi d’une observation de la scène américaine. Mon but ici est de faire le point sur des développements récents dans ce domaine : je ne reviendrai donc pas sur les raisons éthiques qui s’opposent au clonage reproductif humain, exposées d’excellente manière par de nombreux auteurs et notamment par Axel Kahn dès l’annonce du clonage de Dolly2. Je dirai juste qu’en ce qui me concerne, le motif de rejet le plus absolu est la négation de l’autonomie de l’enfant, créé par des « parents » qui auraient l’illusion d’avoir prédéterminé toutes ses caractéristiques.

Le clonage d’animaux de compagnie

On sait que le clonage fait l’objet d’efforts soutenus chez les professionnels de l’élevage, afin d’obtenir des troupeaux d’animaux identiques à un donneur très performant (le taureau « Starbuck » au Canada), ou de multiplier rapidement les exemplaires d’une brebis ou d’une chèvre transgéniques produisant dans leur lait une molécule d’intérêt pharmaceutique. Une autre motivation est l’espoir de sauver par clonage des espèces envoie de disparition, ou même déjà disparues, à condition que subsistent des échantillons de tissus conservés dans de bonnes conditions. Mentionnons des travaux menés en Australie sur le wombat (un rongeur marsupial)et sur le tigre de Tasmanie, à Bangkok sur l’éléphant blanc et, plus sérieusement (car certains projets relèvent plus du fantasme que de la réalité), sur le gaur (Bos gaurus), une espèce très menacée de bœuf sauvage. Dans ce dernier cas le travail a été mené par une entreprise, Advanced Cell Technology, dans l’état du Massachusetts (États-Unis). Un clone a été effectivement produit en utilisant des ovocytes de vache, des noyaux de cellules somatiques de gaur fournis par le zoo de San Diego (Californie) et une vache porteuse ; il est mort d’une infection bactérienne quelques jours après sa naissance3, mais les essais continuent. Certains laboratoires, à l’Université de Géorgie (États-Unis) par exemple, annoncent avoir amélioré le procédé ; d’autres insistent sur le nombre élevé d’anomalies constaté chez les animaux clonés, lié sans doute à une « reprogrammation » imparfaite du génome (nous y reviendrons). Ces problèmes n’ont pas empêché la récente vente par enchères, à Cedar Rapids (Iowa, États-Unis), d’un veau cloné par l’entreprise Cyagra (Worcester, États-Unis) pour la somme de 100 000 dollars américains - alors que le clonage est en cours et que ce veau n’existe pas encore ! Il y a tout de même, dans ce cas, une garantie de remboursement en cas d’échec...On sait peut-être moins que le clonage de chiens ou de chats est dès aujourd’hui un secteur commercial en expansion aux États-Unis. Plusieurs compagnies y ont été fondées pour exploiter ce créneau apparemment lucratif : Genetic Savings& Clone (Texas)4 filiale commerciale du « Projet Missiplicity » (voir plus bas), Lazaron (Bâton Rouge, Louisiane)5, Canine Cryobank (San MarcosCalifornie), perPetuate (Newington, Connecticut)...

En fait de clonage, il s’agit plutôt de promesses situées dans un futur encore indéfini, puisque personne à ce jour ne semble avoir réussi à cloner un chien ou un chat. Ce qu’offrent réellement ces entreprises à l’heure actuelle, c’est de stocker l’ADN et les cellules de votre compagnon en vue d’un éventuel clonage. Le coût n’est pas négligeable, et c’est sur ce service qu’est fondé le business model de telles sociétés. Lazaron, par exemple, fournit pour 700 dollars un kit de prélèvement ; après que ce dernier ait été effectué par un vétérinaire (qui se fera payer 100 à 150 dollars), la société stockera le fragment de tissu dans l’azote liquide pour 10 dollars par mois (mais l’on paie d’avance pour plusieurs années...). L’objectif, le clonage, est omniprésent dans les titres, les images et les textes (le site de Lazaron est particulièrement riche et explique très bien les différentes étapes de la procédure), mais indiqué comme « Not yet available »...Le seul programme apparemment solide et sur lequel des informations soient disponibles est le déjà célèbre Missiplicity Project mené par le physiologiste Mark Westhusin à l’Université du Texas, grâce à un couple anonyme(mais aisé) qui finance ce travail à hauteur de plus de deux millions de dollars. L’objectif est de produire un nouvel exemplaire de la chienne du couple, Missy, une bâtarde de Border Collie et de Husky de Sibérie, actuellement âgée de 14 ans. Le projet est décrit dans un site Internet assez complet6, contenant de nombreuses informations et notamment un code éthique précis, qui exclut toute incursion dans le clonage humain. L’ensemble donne une incontestable impression de sérieux. La compagnie Genetic Savings &Clone est une spinoff de ce projet, et a été fondée par Westhusin en réponse, dit-il, aux milliers d’appels de propriétaires souhaitant faire cloner leur animal favori. D’autres projets semblent plus fantaisistes, comme celui du Professeur Yang à l’Université du Connecticut (États-Unis) qui se propose de créer puis cloner des chats ne provoquant pas d’allergies...

La demande des particuliers semble en tous cas très forte, fondée sur l’illusion de ressusciter ainsi un animal considéré comme irremplaçable. Elle contribue à « apprivoiser » l’idée du clonage : quoi de plus inoffensif que de vouloir recréer un chat ou un chien adorés ? Elle fournit aussi une demande solvable qui finance le perfectionnement des méthodes et peut ainsi contribuer à rapprocher le clonage reproductif humain de la faisabilité technique.

Les cellules souches

Les cellules souches sont des cellules indifférenciées capables de se reproduire et de donner naissance à des cellules différenciées(cellules du muscle ou du foie, globules rouges, etc.).

Il en existe quatre types :

• Les cellules totipotentes qui constituent l’embryon aux quatre premiers jours de son développement et qui peuvent engendrer un être humain dans son entier.

• Les cellules souches embryonnaires dites pluripotentes qui sont issues de la partie interne de l’embryon au stade de quarante cellules. Elles peuvent engendrer près de deux cents types de cellules.

• Les cellules souches multipotentes qui sont à l’origine de plusieurs type de cellules différenciées. Par exemple, les cellules souches de la moelle osseuse sont à l’origine de toutes les cellules sanguines (globules rouges et blancs, plaquettes, etc.).

• Les cellules souches unipotentes ne peuvent former qu’une sorte de cellules différenciées (cas de la peau, du cartilage, du muscle, etc.). Une tentative « sérieuse »

Le clonage reproductif humain vient tout juste d’être interdit aux États-Unis, jusqu’ici seul l’emploi de fonds publics à cet effet était exclu7. C’est dans cette ambiance qui semblait permissive qu’est intervenue l’annonce par Panos Zavos, professeur de physiologie de la reproduction à l’Université du Kentucky et Severino Antinori, médecin italien connu pour avoir notamment « réussi » des grossesses chez des femmes ménopausées, du projet de cloner un être humain au cours des deux prochaines années8. Ils précisaient que leur but est de permettre à des couples doublement infertiles d’avoir une descendance biologique, annonçaient un coût initial de l’ordre de 50 000 dollars, et présentaient leur entreprise comme un programme sérieux et « responsable » alors que, selon eux, certains sont sans doute entrain de tenter la même chose « dans leur garage ». En somme « Il existe une demande, et il vaut mieux que ce soit nous (de vrais experts) qui y répondions plutôt que d’autres ».

Quelques écueils...

Voire... Indépendamment des législations, la route vers le clone humain reste encore un parcours d’obstacles, comme le montre l’expérience de Dolly et des autres clones animaux. Après l’énucléation de l’ovule et l’introduction d’un noyau provenant d’une cellule somatique, une sur quatre (au mieux) devient un embryon commençant à se développer. Sur cent embryons implantés, quatre-vingt-dix au moins périssent durant le développement. Et parmi les animaux qui arrivent à terme, certains ne survivent que quelques heures ou quelques jours, beaucoup d’autres sont très anormaux. Ce taux d’échec, admissible dans un cadre de recherche sur l’animal, devient inacceptable s’il s’agit de créer (ou plutôt de recréer) un être humain, indépendamment du problème de principe que pose le clonage reproductif humain. S’y ajoute la question des télomères (structures particulières présentes à l’extrémité des chromosomes, et dont le raccourcissement serait un signe de vieillissement) et donc de l’âge physiologique du clone, objet pour le moment de controverses9. Les résultats sont contradictoires puisque dans certains cas les clones animaux semblent prématurément vieux (télomères très courts) alors que dans d’autres ils restent anormalement jeunes, d’après ce critère, durant toute leur croissance10. Bref, beaucoup d’incertitudes subsistent...On peut néanmoins observer que l’intensité et le nombre des expérimentations en cours sur l’animal devraient progressivement lever ces incertitudes. De plus, la physiologie reproductive humaine est - pour cause - particulièrement bien connue, et les techniques d’obtention d’ovules, leur traitement au laboratoire et leur réimplantation ont été perfectionnées au cours de plus de vingt années de pratique de la fécondation in vitro. Mais Zanos et Antinori ne sont peut-être pas les prétendants les plus sérieux à l’obtention du premier clone humain : celui-ci pourrait bien provenir de travaux réalisés dans un autre cadre...

Les Raéliens ? Vous voulez rire ?

L’annonce par la secte des Raéliens de son intention de cloner un être humain, et la fondation à cet effet d’une filiale appelée Clonaid fait à première vue penser à un canular. Le prophète de ce groupe, un certain Claude Vorilhon, journaliste sportif de son état, aurait vu une soucoupe volante près de Clermont-Ferrand, en 1973. Au cours d’une rencontre émaillée de détails croquignolesques (comme les six androïdes femelles affectés à son bien-être...), les « Elohim », créateurs de l’espèce humaine, lui auraient donné le nom de Raël et l’auraient chargé de construire une « ambassade » destinée à les accueillir. Fatras que tout cela, exploitation des espoirs et des peurs d’une fin de siècle technologique, fausse synthèse aberrante entre science, idéologie et religion... Reste que les Raéliens revendiquent 55000 adhérents (en fait, probablement la moitié), et qu’ils disposent de moyens notables. Chaque membre doit donner à la secte 3 %de son revenu, et les sommes recueillies pour la construction de l’ambassade (il a été question de l’implanter en Israël, mais les négociations avaient échoué avant les événements actuels) dépassent les sept millions de dollars.

Le clonage est en plein accord avec l’idéologie raélienne : cette secte 100 % scientiste est très favorable à toutes les utilisations du génie génétique, et envisage une immortalité scientifique obtenue par le clonage d’un (jeune) adulte à partir d’un individu âgé suivi du « transfert » de toutes les mémoires de l’un à l’autre. Cette idéologie, les moyens financiers non négligeables dont dispose le mouvement, mais aussi et surtout son caractère sectaire, sont en l’occurrence de sérieux atouts.

Rencontre avec un couple

La matérialisation du projet raélien est liée à la rencontre avec un couple américain qui a perdu un enfant à 10 mois, à la suite d’une erreur médicale. Bien que jeunes (ils n’ont pas atteint la quarantaine), les parents, qui ont déjà deux autres enfants, tiennent absolument à recréer ce bébé afin qu’il poursuive sa vie prématurément et injustement interrompue. Ils sont prêts à y consacrer des sommes importantes (provenant notamment du procès qu’ils ont gagné contre l’hôpital), et ont pris à cet effet contact avec les Raéliens en Juin 2000. Quoique n’appartenant pas à la secte, ils ont abouti à un accord, et c’est leur enfant que l’équipe raélienne tente actuellement de cloner.

La directrice scientifique de Clonaid est une chimiste française, Brigitte Boisselier, « Évêque Raélien », qui a longtemps travaillé pour l’Air Liquide. Elle a, selon ses dires, rassemblé une équipe comprenant un généticien, un biochimiste et un obstétricien-gynécologue affilié à une clinique de procréation médicalement assistée, et a entamé ses travaux depuis la fin de l’année dernière - travaux qui peuvent bénéficier de l’environnement très particulier que leur offre la secte.

Le clonage selon Raël : l’arme absolue contre le terrorisme

Dans un autre contexte, ceci pourrait faire sourire... Voici la déclaration de Raël faite à la suite des attentats de New York. Le clonage selon les Raëliens serait l’arme absolue contre le terrorisme, permettrait même de capturer les terroristes et offrirait la possibilité de ressusciter les disparus...

« Il faut accélérer le développement du clonage humain car cette technologie rendra les attaques terroristes inefficaces dans le futur. En effet, cela se fera lorsque la phase 3 du clonage sera atteinte, celle qui permettra de cloner directement un individu adulte grâce à la Croissance Accélérée, puis à télécharger (downloader ou uploader) les informations qui dans le cerveau contiennent la personnalité, la mémoire et l’expérience des gens. Ainsi lors d’un drame comme celui-ci, toutes les victimes pourront être ramenées à la vie grâce au clonage, directement entant qu’adultes, et leur personnalité sera téléchargée dans leur cerveau. Il suffira qu’une banque génétique dans chaque pays contienne le code génétique de chaque individu dès sa naissance (son "âme" comme disaient les primitifs) et que chaque personne sur un ordinateur personnel télécharge régulièrement un back up de sa personnalité,(mémoire et expérience) qui pourra être transférée dans le support physique cloné. La personne bénéficiant de cette technologie après un attentat aura juste la dernière journée qui manquera à sa mémoire. Cette technologie permettra également de cloner les terroristes et de pouvoir les juger pour leurs crimes. Ainsi, aucune attaque suicide ne verra ses auteurs échapper à la Justice par la mort. »

Les atouts des Raéliens

Sur le plan technique, les problèmes du clonage reproductif humain se situent pour l’essentiel en amont et en aval. En amont : comment obtenir régulièrement les nombreux ovocytes nécessaires pour des essais dont on sait qu’a priori un sur cent seulement a des chances d’être une réussite ? La stimulation hormonale à subir, et le prélèvement lui-même ne sont pas anodins tant du point de vue physique que psychologique. Mais il se trouve apparemment parmi les adeptes de Raël des dizaines de jeunes femmes prêtes à se plier avec enthousiasme à cette discipline. L’étape suivante, énucléation de l’œuf et introduction d’un noyau prélevé sur des cellules somatiques convenablement traitées, n’est probablement pas plus difficile à effectuer pour l’homme que pour d’autres espèces. Pour la culture en laboratoire de l’embryon obtenu, puis sa réimplantation dans l’utérus d’une mère porteuse, on dispose au contraire d’un avantage évident sur le modèle animal, la déjà longue expérience de fécondation in vitro qui a permis la naissance de milliers d’enfants conçus au laboratoire...

Restent les risques de mort au cours du développement, ou d’anomalies graves imposant une interruption provoquée de la grossesse. Dans cette phase aval, l’idéologie sectaire assure apparemment la disponibilité de nombreuses mères porteuses(dont la propre fille de Brigitte Boisselier, âgée de 22 ans), prêtes à assumer les aléas d’une telle grossesse (la mère biologique du clone n’étant pas mise à contribution). Au total, et si l’on se fonde sur les chiffres connus dans d’autres espèces, l’affaire semble jouable : de nombreux ovules produits par quelques dizaines de donneuses, une centaine d’embryons implantés deux par deux dans l’utérus d’une cinquantaine de mères porteuses pourraient, statistiquement, aboutir à un clone « réussi »... L’on est bien sûr ici en terre inconnue et des facteurs encore ignorés peuvent rendre le clonage d’un être humain nettement plus difficile (ou, au contraire, bien plus facile) que celui d’une vache ou d’une brebis ; mais la possibilité de succès semble suffisamment réelle pour être prise au sérieux.

« Succès » qui ne serait d’ailleurs pas acquis dès la naissance d’un enfant apparemment normal : les problèmes de santé des clones animaux commencent à faire surface, malgré la discrétion des entreprises du secteur, qui ont naturellement intérêt à les minimiser. Coeur hypertrophié, poumons sous-dimensionnés, tendance précoce à une obésité pathologique, voilà quelques-unes des anomalies qui sont fréquemment évoquées. Lors de la production d’un clone, l’ADN, qui devrait provenir d’un spermatozoïde et d’un ovule, est fourni par une cellule somatique, cellule de peau par exemple. Or, même si cet ADN contient bien l’ensemble des gènes en deux exemplaires, il existe entre le matériel génétique de ces cellules et celui des cellules sexuelles de subtiles différences (méthylation de certains atomes, par exemple), qui n’altèrent pas le message, la séquence, la suite des lettres mais jouent néanmoins sur les modalités de fonctionnement des gènes. Ce sont justement ces différences qui faisaient penser, il y a dix ans, que le clonage de mammifères était impossible ; les techniques mises au point notamment pour Dolly permettent de contourner, mais apparemment pas de maîtriser complètement, cette difficulté.

Si néanmoins un tel enfant naissait, espérons-le sans troubles physiologiques à la naissance ou par la suite, il constituerait sans doute le moins inacceptable des clones humains : jumeau à retardement d’un enfant récemment disparu à un âge très précoce, il ne serait pas placé dans la position psychologiquement impossible du clone « copie » d’un adulte, écrasé sous le poids d’attentes disproportionnées. Ses parents tenteraient sans doute de reprendre son éducation comme s’il s’était agi d’une parenthèse dans la même vie. Cela pourrait même réussir - mais l’on peut s’attendre à une pression médiatique énorme sur cet enfant, de nature à ruiner toute chance de développement normal. Et même si les parents (dont l’identité est actuellement dissimulée) tentaient de l’y soustraire, on peut compter sur les Raéliens pour agir en sens inverse... Les conséquences symboliques et idéologiques d’un tel événement seraient en tous cas majeures.

Aux dernières nouvelles, les Raéliens n’ont toujours pas renoncé, malgré les difficultés scientifiques qui s’accumulent et le passage dans de nombreuses nations de lois interdisant le clonage reproductif : en date du 29 juin dernier, Brigitte Boisselier affirmait que Clonaid poursuivait ses travaux. Son site Internet 11 précise « La compagnie Valiant Venture qu’avait créé RAËL aux Bahamas pour poursuivre le projet CLONAID n’existe plus. Elle a été annulée par le gouvernement des Bahamas, suite aux pressions de la télévision française demandant aux autorités des Bahamas s’ils allaient accepter que le clonage humain se fasse dans leur pays... Le Dr Brigitte Boisselier, évêque Raëlien, et responsable du projet, a fondé aux USA une autre compagnie qui poursuit le projet Clonaid et les autres projets présentés ici et dispose désormais d’un laboratoire entièrement équipé qui a commencé le travail. Le nom de cette compagnie est pour l’instant tenu secret pour des raisons de sécurité évidentes, tout comme l’endroit ou se trouve le laboratoire ». Notez d’ailleurs, si vous êtes intéressés, que « RAËL est disponible pour des conférences publiques sur le clonage humain pour un coût de 100 000 US$ » et aussi qu’il vient de publier un nouveau livre Oui au clonage humain, la vie éternelle grâce à la science11...

Un impact désastreux

Je frémis (et je ne suis sûrement pas le seul) à l’idée qu’un jour la grande presse puisse annoncer la naissance du premier clone humain et présenter cet événement comme un éclatant succès de la secte raélienne - et, quelque part, comme une preuve de ses théories délirantes et une incitation à leur accorder crédit. Certes, le succès de l’opération est loin d’être acquis, les législations deviennent dissuasives, et il est possible que même les Raéliens se découragent ou que leur source de volontaires se tarisse. En tout état de cause, il serait étonnant que le clonage devienne une opération de routine, les risques médicaux, l’opposition d’une grande partie de l’opinion et, de plus en plus, des législations ad hoc vont l’en empêcher. Le danger n’est donc pas, me semble-t-il, l’apparition immédiate de volées de clones, mais la transgression d’un interdit officiel et majoritairement partagé. Transgression qui montrerait que, décidément, à partir du moment où une procédure devient techniquement possible, elle est réalisée, quelles que soient la position des autorités morales (du Pape à l’UNESCO en passant par le Président de la République...) et les stipulations de la loi. Elle prouverait que nos tentatives de régulation sont vaines et que nous ne sommes décidément pas capables d’encadrer les applications de la génétique et de la « procréatique ». Que ce pied de nez aux autorités provienne d’un groupe marginal à l’idéologie extravagante ne ferait qu’aggraver le choc.

Que faire ?

Au cours des derniers mois, de plus en plus d’États - et non des moindres - ont interdit le clonage reproductif humain ; encore faut-il qu’ils se donnent rapidement les moyens de faire effectivement appliquer cette interdiction. Faut-il simultanément essayer de convaincre les Raéliens, les autres sectes du même acabit tout comme quelques scientifiques en quête de publicité ou de profits, de renoncer à leurs projets ? Les expériences du passé n’incitent pas à un grand optimisme sur nos possibilités réelles d’empêcher de telles tentatives, bien que le fait de donner une large publicité à cette perspective puisse avoir un effet dissuasif (comme le montre l’extrait de Clonaid cité plus haut). De plus, il est important d’atténuer dès à présent l’impact de cet événement malheureusement possible : non, l’obtention d’un bébé cloné ne serait pas une prouesse scientifique ! Au prix d’un grand gâchis, de souffrances physiques et morales infligées à des jeunes femmes instrumentalisées par une secte, d’un risque très important d’anomalies, ce serait au contraire un pas en arrière dans la capacité de nos sociétés à maîtriser les nouvelles technologies et à se donner le temps de la réflexion et du débat - sans parler de l’avenir sans doute bien perturbé de l’enfant en cause, involontaire superstar de médias dont la responsabilité n’est pas la qualité première...

Raël & Cie : petite mise à jour

L’article précédent, écrit fin 2000, a été publié par la revue Médecine/sciences en mars 2001 ; les informations qu’il rapporte étaient à l’époque peu connues du grand public français. A partir du printemps2001, la grande presse s’est saisie du sujet et a publié de nombreux articles, notamment à l’occasion de débats sur l’interdiction du clonage reproductif humain aux États-Unis.

Que s’est-il passé en fait dans ce domaine, en dehors de ce renouveau d’attention médiatique ? Je m’intéresse ici uniquement au clonage reproductif ayant pour objectif l’obtention d’un enfant génétiquement identique au donneur de l’ADN, pas au clonage thérapeutique qui pose d’autres questions. Sur le plan scientifique, rien de très nouveau pour le moment, sinon une prise de conscience plus aiguë du très faible « rendement » du clonage. Il ne s’agit pas seulement du fait que plusieurs centaines de tentatives restent nécessaires pour obtenir un seul animal cloné, mais aussi, surtout de la « mauvaise qualité » des individus obtenus : ils présentent presque toujours des anomalies plus ou moins graves (problèmes cardiaques, pulmonaires, obésité, vieillissement précoces) qui aboutissent souvent à une mort prématurée. Cela découle apparemment d’une « reprogrammation » incomplète de l’ADN. Les manipulations mises au point notamment lors du clonage réussi de Dolly (culture des cellules « donneuses » dans des conditions très particulières) permettent d’effacer dans une large mesure les modifications (réversibles) présentes dans l’ADN d’une cellule somatique.

< !—SPIP—> Ce dernier devient alors capable de diriger le développement d’un embryon. « Dans une large mesure », suffisamment pour que quelques embryons arrivent jusqu’au bout de leur développement... mais pas assez (en général) pour que l’organisme résultant soit totalement normal. C’est sur ce plan que pourrait survenir une avancée scientifique majeure, la mise au point d’une technique éliminant totalement ces modifications et permettant donc un développement entièrement normal de l’embryon : une telle avancée est certes concevable, mais totalement imprévisible.

Ces difficultés étaient déjà connues il y a un an, mais les laboratoires et surtout les entreprises impliquées dans le clonage d’animaux avaient une tendance bien naturelle à les minimiser. Elles apparaissent aujourd’hui beaucoup plus clairement et rendent à l’évidence toute tentative de clonage humain totalement irresponsable, sur le strict plan de la sécurité médicale et en dehors de toute considération de principe. Pourtant, les « cloneurs » annoncent leur intention de persister dans leur entreprise... Ils l’ont notamment affirmé lors d’une réunion spécialement organisée sur ce sujet par la National Academy of Sciences (États-Unis) début août 2001. Au cours de ce débat (qui a souvent tourné à l’empoignade), Antinori et Zavos ont annoncé qu’ils avaient deux cents couples candidats, et qu’ils soumettraient les embryons à des tests pour s’assurer de leur normalité avant implantation - or il n’existe actuellement pas de moyen de détecter à l’avance les anomalies relativement subtiles décrites plus haut. Boisselier, elle, a annoncé avoir entamé des expériences sans donner aucun détail.

En fait le projet développé à l’origine par les Raéliens, ce clonage visant à produire un double d’un enfant mort à l’âge de 10 mois, est maintenant abandonné, les parents qui l’avaient commandité ayant rompu avec Brigitte Boisselier. Leur identité est maintenant connue : il s’agit de Mark Hunt, un avocat exerçant en Virginie, qui avait investi près d’un demi-million de dollars dans l’aventure. Aventure matérialisée par l’installation d’un laboratoire à Nitro, dans la banlieue de Charleston... laboratoire qui se résume à deux ou trois pièces très sommairement équipées et qui ne semble pas avoir abrité une quelconque activité scientifique. Bien entendu, Brigitte Boisselier (dont le palmarès de publications scientifiques est nul, contrairement à ceux de Zanos et Antinori) affirme qu’elle a d’autres candidats, et de nouvelles installations dans un lieu tenu secret... Antinori, lui, envisagerait d’implanter son laboratoire sur un bateau ancré dans les eaux internationales...

Sur le plan législatif enfin, la chambre des représentants des États-Unis a voté en juillet une loi interdisant le clonage humain, qui devait être examinée au Sénat avant la fin septembre... mais les événements actuels donnent d’autres soucis aux législateurs. La France et l’Allemagne, par ailleurs, ont lancé une initiative au niveau de l’ONU pour interdire le clonage, qui est déjà hors la loi en Europe.

Au total, la situation est sans doute un peu moins alarmante qu’elle n’apparaissait il y a six ou neuf mois : les difficultés maintenant évidentes du clonage animal devraient jouer un rôle dissuasif, les promoteurs du clonage humain ont visiblement du mal à engager la réalisation de leurs projets et les législations se durcissent. Il n’en reste pas moins que les obstacles techniques sont par nature provisoires, que toute législation peut être tournée, et qu’une extrême vigilance reste nécessaire...

1 The boys from Brazil, Ira Levin, 1976, Pan Books, Londres.

2 Kahn A, Cloner des mammifères... cloner des hommes ?, Med Sci 1997 13 : 428-429.

3 Gugliotta G., Cloned ox dies from infection, Washington Post, 13 janvier 2001.

4 http://www.savingsandclone.com

5 http://www.lazaron.com

6 http://www.missiplicity.com

7 La FDA (Food and Drug Administration) considère depuis longtemps qu’elle a un droit de regard et que toute tentative de clonage devrait être étudiée par elle comme la mise sur le marché d’un nouveau médicament. Plusieurs propositions de loi visant à interdire le clonage avaient été déposées, l’une d’elles a été votée le 31 Juillet 2001 par le Congrès des États-Unis.

8 Vogel G., Reproductive biology. Cloning : could humans be next ?, Science. 2001 291 :808-9.

9 Hodes RJ., Telomere length, aging, and somatic cell turnover, J Exp Med. 1999 190 :153-6.9) Vogel G., In contrast to Dolly, cloning resets telomere clock in cattle, Science (News of the week) 2000 288 : 586-587.

10 Lanza RP, Cibelli JB, Blackwell C, Cristofalo VJ, Francis MK, Baerlocher GM, Mak J, Schertzer M, Chavez EA, Sawyer N, Lansdorp PM, West MD., Extension of cell life-span and telomere length in animals cloned from senescent somatic cells ; Science. 2000 288 :665-9

11 http://www.clonaid.com

Mis en ligne le 30 juin 2004
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