Réflexions sur la psychanalyse

par Monique Bertaud - SPS n° 261 mars 2004

L’histoire des sciences montre que le développement des connaissances procède par tâtonnements, essais, erreurs, et parfois égarements.

Chaque avancée donne lieu à des débats, des critiques, des remises en cause au sein de la communauté scientifique, qui constituent en quelque sorte l’épreuve de validité, souvent temporaire.

L’échec de la psychanalyse

A la fin du XIXe siècle, l’hypothèse de Freud selon laquelle la relation intersubjective constitue le fondement de la structuration de la personnalité de l’enfant et ses travaux sur la technique psychanalytique comme étude des relations interindividuelles auraient pu être des avancées considérables pour la compréhension du psychisme humain.

Mais un siècle plus tard, on ne peut que faire le constat que les progrès accomplis dans la connaissance des fonctions mentales résultent d’autres approches.

Cet échec de la psychanalyse n’est-il pas la conséquence de la méthode fondée sur la relation purement intersubjective interindividuelle qui interdit l’objectivation, la reproduction et la confrontation nécessaires à une démarche scientifique, le champ clos du lien entre le patient et son analyste constituant un obstacle insurmontable à la généralisation théorique ?

Persévérance dans l’erreur

Un paradoxe supplémentaire réside dans le postulat, non seulement de faire parvenir à la conscience les opérations cérébrales inconscientes mais encore de les extérioriser par le seul langage. On peut objecter que la difficulté réside dans le caractère inaccessible de la pensée d’autrui. Mais ce n’est pas le seul domaine inaccessible à l’exploration directe, le cosmos et le fond des océans aussi. Le cerveau est un organe volontiers qualifié de « boîte noire » par les journalistes comme si tous les matins ils s’ouvraient le cœur ou l’estomac pour en explorer le contenu. C’est par le détour théorique et le recours aux autres domaines de la connaissance que des avancées sont devenues possibles dans l’étude du cerveau comme ailleurs. L’erreur de départ de la psychanalyse a été de penser que pour comprendre l’esprit humain, il suffit de l’écouter se décrire. La faute qui a suivi a été de persister dans l’enfermement dogmatique.

Refoulement ?

Il faut cependant reconnaître aux psychanalystes une certaine capacité à faire le tri dans les déclarations du Maître. Voyez celle-ci, par exemple : « Les nécessités de l’existence nous obligent à nous en tenir aux classes sociales aisées [...]. Et nous sommes obligés de ne rien faire pour une multitude de gens qui souffrent intensément de leurs névroses [...]. On peut prévoir qu’un jour la conscience sociale s’éveillera et rappellera à la collectivité que les pauvres ont les mêmes droits à un secours psychique qu’à l’aide chirurgicale [...]. Ces traitements seront gratuits. »1 Eh bien, en dépit de la création des Assurances Sociales en 1925, puis de la Sécurité Sociale en 1945, les psychanalystes ont su mettre en lumière la « valeur hautement thérapeutique » de l’effort pécuniaire qui avait totalement échappé à Freud !

Le langage, un instrument de la pensée parmi d’autres

Durant ce siècle de stagnation psychanalytique, la méthode anatomo-clinique qui date pourtant aussi du XIXe siècle, la neurologie, la psychiatrie, et, plus récemment, les neurosciences fondamentales et les techniques d’imagerie ont accumulé des données considérables dont les moindres ne sont pas d’avoir mis en évidence certains mécanismes intimes du cerveau sans faire intervenir le langage, qui n’est qu’un instrument de la pensée parmi d’autres, en dépit du rôle hégémonique qui lui est généralement attribué.

Renouveau dualiste

La coupure opérée entre la neurologie et la psychiatrie vers la fin des années 60, si elle a été motivée par l’essor des connaissances dans ces domaines devenus difficilement maîtrisables par un seul individu, a eu des conséquences profondes à la fois dans l’évolution des idées et, dans un registre plus quotidien, pour les malades. Cette officialisation institutionnelle d’une nouvelle séparation du corps et de l’esprit s’est révélée extrêmement préjudiciable. Une grande partie de la psychiatrie, perdant ses attaches matérielles, s’est envolée dans des sphères psychanalytiques métaphysiques, induisant de véritables délires. Alors qu’enfin des thérapeutiques efficaces des maladies mentales apparaissaient, paradoxalement, la grande peur de la folie a fait place à la peur de ces traitements, et certains courants, prenant appui sur la réalité des interrelations entre l’individu et son milieu, sont allés jusqu’à la négation de la maladie mentale, plongeant une multitude de familles dans des drames insolubles par le refus de soins efficaces à des patients parfois dangereux.

Un enjeu singulier

On peut se demander pourquoi et comment le mode de pensée psychanalytique a pu submerger tous les champs de l’activité sociale. On sait que la valeur symbolique des organes évolue. Le cœur a perdu son caractère sacré depuis que ses arrêts ne sont pas forcément définitifs grâce à la réanimation et surtout depuis qu’on l’opère et qu’on le greffe. La maîtrise par la connaissance détrône le mystère.

Mais les fonctions cérébrales occupent une place à part, aux confins de la biologie, de la médecine, de la sociologie, de la philosophie et de la théologie. C’est ce qui fait de la neurologie et de la psychiatrie des spécialités médicales à part, où chacun met son grain de sel, oubliant parfois que le centre du débat est un malade qui souffre. Il n’est pas d’autre spécialité médicale où l’homme de la rue pose son propre diagnostic avec autant d’assurance.

Peut-être conviendrait-il d’y ajouter la dimension politique : par renforcement du subjectivisme et encouragement à l’introspection, le mode de pensée psychanalytique est un outil non négligeable de paix sociale. Tous les domaines des sciences humaines sont dominés par ce mode de pensée qui occulte totalement les réalités concrètes auxquelles chaque être humain doit faire face, et qui, incitant au repli narcissique, participe à la rupture du lien social.

Serait-ce une des explications de la diffusion envahissante dans les salons de coiffure populaires ou les hypermarchés, du vocabulaire des cercles mondains, via la télévision et la presse ?

Quid de l’évaluation de la psychanalyse ?

Quant à l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse, il est impossible d’en juger puisqu’il n’existe aucune méthode d’évaluation. A ce propos, il est assez surprenant d’observer qu’une grande partie de ceux qui s’indignent au sujet de l’expérimentation animale restent cois sur cette technique expérimentée depuis plus de cent ans sur des êtres humains en souffrance, sans bilan, sans résultats comparatifs, sans études statistiques au long cours, y compris celles des suicides. Force est cependant de constater que ce qui a transformé le destin des malades psychotiques est la découverte des neuroleptiques et pas la psychanalyse. Rappelons que, loin de constituer "une camisole chimique", les neuroleptiques permettent la reprise d’échanges rendus impossibles par la pathologie. Plus près de nous, il semble que la physiopathologie de l’autisme soit en voie d’être élucidée, mais, là encore, bien que cette pathologie ait été une des cibles privilégiées de la psychanalyse, il s’avère que ce n’est pas d’elle que l’on peut attendre la solution à la souffrance de ces patients, sans oublier celle de leurs familles culpabilisées par les maîtres à penser.

Le cerveau fait partie du corps

Penser que seules les maladies psychiatriques sont confrontées à l’approche psychanalytique témoigne d’un dualisme que la réalité clinique vient éclairer cruellement : à leurs débuts, un nombre non négligeable d’atteintes organiques cérébrales ne se manifestent apparemment que par des troubles comportementaux. Le premier souci d’un médecin doit toujours être de ne pas méconnaître un processus curable. Mais pour que de petites anomalies somatiques viennent attirer l’attention, encore faut-il les rechercher par l’examen clinique, c’est-à-dire toucher et manipuler un patient plus ou moins dénudé. Pour en rester à l’examen minimum, par exemple, une anomalie des réflexes chez un patient déprimé doit faire suspecter un processus lésionnel. Connaissez-vous beaucoup de psychanalystes qui fassent déchausser leurs patients ? Et sont-ils tout simplement autorisés à le faire ? C’est ainsi que des dégâts devenus parfois irréversibles peuvent s’installer sans alerter « une attention flottante ».

D’ailleurs, pour situer la psychanalyse par rapport à la médecine qui, jusqu’à preuve du contraire, constitue l’ensemble des disciplines autorisées à faire un diagnostic et des prescriptions thérapeutiques, qui ne sont pas que les médicaments comme on le pense à tort mais aussi, par exemple, une cure, des massages, un régime, des soins infirmiers etc., il suffit d’ouvrir l’annuaire des pages jaunes de France Télécom : ce n’est pas dans la rubrique "médecins" où figurent toutes les spécialités médicales, y compris la psychiatrie, que l’on trouve psychanalystes mais plus loin, après notaires et papiers peints.

1 Freud, La technique psychanalitique, P.U.F., 1953, p140/141

Mis en ligne le 13 juin 2005
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