Quand les fils de Freud veulent tuer leur père

Mutation ou fin de la Psychanalyse ?

par Michel Rouzé - SPS n°165, janvier-février 1987

(Sur la psychanalyse, on peut consulter le site pseudo-medecines)

Il y a à New York environ 300 psychanalystes reconnus comme tels par leurs pairs. A Paris, ils sont 550. Tels étaient du moins les chiffres recensés en 1975. Ils ne doivent pas avoir varié significativement depuis, ou, s’il y a eu une évolution, elle n’a pu se faire qu’en faveur de la capitale française, devenue la Mecque du freudisme.

Fait remarquable, ce n’est pas la première fois qu’une doctrine marginale et tenue par beaucoup pour non-scientifique, née en pays germanique, trouve finalement son meilleur terrain en France. Tel furent le cas du magnétisme animal et celui de l’homéopathie.

Il suffit d’écouter les propos de salon, de suivre les émissions de l’audio-visuel, de parcourir les revues à gros tirage (notamment la presse féminine) pour mesurer à quel point le freudisme a pénétré notre culture, jusque dans son vocabulaire courant « refoulement », « complexe », « pulsion de vie », « pulsion de mort », etc.). Le tableau change si l’on considère l’ensemble des livres et articles de psychologie paraissant en France et dans le monde entier, y compris les articles des revues de psychanalyse : sur 1000 articles de psychologie, 16 sont d’obédience psychanalytique. Dans les pays anglo-saxons et aux Pays-Bas, la psychanalyse est en recul rapide et dans les universités, les professeurs de psychologie n’en parlent plus que pour son intérêt historique. Et voici qu’en terres francophones, l’étendard de la contestation est levé.

Les contestataires viennent de plusieurs bords. De la psychologie scientifique, fondée avant tout sur l’étude du comportement, et qui se flatte d’enregistrer de nombreux succès thérapeutiques par les méthodes de conditionnement et de déconditionnement. De la biochimie, de la biologie moléculaire, de la génétique, qui ont déjà mis au jour les causes organiques de troubles mentaux dont les psychanalystes s’obstinent, parfois contre l’évidence, à chercher l’origine dans d’imaginaires traumatisme affectifs infantiles. C’est ainsi qu’une forme assez répandue de débilité mentale chez les garçons est maintenant rattachée à une fragilité de leur chromosome X. Grâce à quoi, une mère a pu mettre fin à une psychanalyse conduite depuis dix ans sous prétexte que son fils avait souffert d’un manque d’amour maternel, alors que le caryotype a révélé un X fragile (Le Monde, 17 déc. 1986). Outre la fortune qu’a coûté un traitement chimérique, qui compensera la torture morale infligée à la mère par un sentiment injustifié de culpabilité ?

Des voix hésitantes se sont fait entendre parmi les psychanalystes eux-mêmes, pour mettre en doute certains articles du dogme freudien. Un livre qui vient de paraître va beaucoup plus loin. L’auteur, Jacques Van Rillaer, qui enseigne à la faculté de médecine de Louvain, avait préparé jadis son doctorat en potassant, selon son témoignage, « les œuvres de Freud comme on médite un texte sacré ». Intronisé à l’école belge de psychanalyse (proche de l’école parisienne de Jacques Lacan), il s’est soumis lui-même pendant quatre ans à I’« analyse didactique »), obligatoire pour qui veut devenir analyste à son tour. Son livre relate les étapes de sa « déconversion », aujourd’hui achevée, et en développe les motifs sous la forme d’un réquisitoire accablant.

On attribue souvent à Freud le mérite d’avoir inventé la notion d’inconscient et levé les tabous qui empêchaient de parler ouvertement de la sexualité. Or Freud lui-même (Van Rillaer le prouve par quelques citations) se défendait d’avoir inventé l’inconscient, lequel, tout comme le refoulement ou la pulsion, a été puisé par lui chez d’autres auteurs, certains fort anciens. Quant au puritanisme, les documents d’époque (de la « belle époque ») témoignent qu’à Vienne, comme à Paris, les mœurs n’avaient rien à voir avec celles de l’Angleterre victorienne ; il n’existait guère d’entraves à la publication d’ouvrages traitant des choses du sexe. La célèbre Psychopathia Sexuatis de Krafft-Ebing a paru en 1886, bien avant les premiers travaux de Freud. L’originalité de ce dernier a été d’affirmer que c’est en fouillant l’inconscient qu’on peut trouver la cause ancienne des névroses, et d’autre part d’élargir démesurément le domaine de la sexualité en lui annexant à peu près tous les comportements humains, individuels ou sociaux. Des expressions allégoriques - le moi, le surmoi, le ça - sont érigées en puissances quasi-indépendantes, sorte de démons qui se battent dans le clair-obscur du psychisme. Un des premiers critiques du freudisme, le philosophe Georges Politzer (qui fut fusillé par les Allemands sous l’occupation), disait qu’elles étaient « chosifiées ».

L’analyste méprise ce qui est évident : du moment que c’est évident, ce n’est pas intéressant. Ce qu’il cherche, c’est le détail minime où il débusquera un sens caché. Les calembours les lapsus, les images chaotiques du rêve, les enchaînements libres dans le discours du patient étendu sur son divan ne sont que des déguisements symboliques qu’il s’agit d’interpréter. De temps à autre l’analyste propose une interprétation à l’analysé. De deux choses l’une. Ou bien l’analysé accepte la révélation, et c’est un bon point pour la théorie psychanalytique. Ou bien il se montre sceptique : cela vient de ce qu’il a en lui une résistance, mécanisme prévu par la théorie, et qui prouve que l’interprétation a touché au bon endroit. A tous les coups l’on gagne.

Selon le philosophe des sciences Popper, une théorie (juste ou erronée) ne mérite le nom de scientifique que s’il est possible de concevoir un test susceptible, quand la théorie est fausse, de l’infirmer, une des conséquences qu’elle implique ne s’étant pas manifestée dans la réalité. Tel n’est pas le cas de la psychanalyse, qui s’accommode toujours d’observations contradictoires.

Veut-on quelques exemples d’interprétation freudienne ?

Comme tous les « textes sacrés » les écrits de Freud contiennent des récits devenus classiques, auxquels les disciples se réfèrent pieusement, les enrichissant à chaque fois de nouveaux commentaires. L’un de ces cas est l’histoire du petit Hans, lequel, à l’âge de cinq ans, était effrayé par les chevaux (ces animaux étaient alors nombreux dans les villes). Il avait assisté un jour à la chute bruyante d’un cheval qui traînait une lourde voiture. Par surcroît de malchance, il avait entendu cet avertissement donné devant lui à une fillette : « Ne donne pas tes doigts au cheval, sinon il va te mordre ». Pour un psychologue de l’enfance et même pour toute personne de bon sens, nul besoin de chercher plus loin l’origine de la phobie du garçonnet, d’ailleurs banale chez les jeunes enfants. Un réflexe conditionné de peur s’installe souvent quand l’enfant entend un bruit inattendu émis ou déclenché par un animal ; nous connaissons une fillette qui, se trouvant près d’une haie derrière laquelle un mouton qu’elle ne voyait pas se mit soudain à bêler, réagit par une peur panique (et récurrente) aux bêlements.

Explications trop simples pour le père du petit Hans, lequel se trouve être un familier de Freud. Si l’enfant a peur des chevaux, c’est qu’ils ont un grand « fait-pipi » et que par ailleurs Hans adore que sa maman le prenne dans son lit. Désir incestueux refoulé, complexe d’Oedipe ! C’est clair, voyons. Le papa psychanalyste explique à son gamin : « Quand tu as peur, ce n’est pas au cheval que tu penses, c’est au fait-pipi, qu’on ne touche pas avec la main ». Avec la simplicité du jeune âge, l’enfant rétorque qu’un fait-pipi ne mord pas. Le père est résolu à triompher de cette « résistance », qui le conforte dans son interprétation. Le lendemain, il revient sur l’affaire, et Hans finit par « reconnaître » que s’il a peur des chevaux, c’est parce que lui-même se touche l’endroit en question. Informé, Freud y voit la preuve que la masturbation joue un rôle capital dans l’affaire. Quant au cheval tombé, il symbolisait le père et concrétisait le désir œdipien de la mort du père. il se pourrait d’ailleurs (pour la psychanalyse, un symbole peut très bien se rattacher à plusieurs significations) que le cheval ait symbolisé aussi la mère. En allemand niederkommen signifie à la fois « tomber » et « mettre bas, accoucher ». Freud en conclut que Hans a peur que sa mère n’accouche d’un autre enfant. Pour faire le poids, il détecte encore chez le malheureux bambin un penchant à l’homosexualité : n’a-t-il pas cherché à embrasser un jeune cousin ?

Quatorze ans plus tard. Hans, devenu adulte, déclarera ne pas se reconnaître dans ces divagations. Ce qui tend à prouver qu’il avait la tête solide : ni son père ni Freud n’ont réussi à le déséquilibrer : D’autres clients des psychanalystes ont sombré dans le désarroi mental et le suicide. Il ne s’agit pas d’imputations vagues : Van Rillaer nous dit qui et quand.

Mélanie Klein, spécialiste de l’enfance, que certains psychanalystes vénèrent presque à l’égal de Freud, attribue les difficultés dont souffrent quelques écoliers au fait qu’ils hésitent à tracer la lettre i, qui pour eux représenterait le pénis. Du psychisme des bébés, elle donne cette analyse magistrale : « Le sadisme atteint son point culminant au cours de la phase qui débute avec le désir sadique-oral de dévorer le sein de la mère (ou la mère elle-même) et qui s’achève à l’avènement du premier stade anal. Pendant cette période, le but principal du sujet est de s’approprier les contenus du corps de la mère et de détruire celle-ci avec toutes les armes dont le sadisme dispose. A l’intérieur du corps de la mère, l’enfant s’attend à trouver le pénis du père, des excréments et des enfants, tous ces éléments étant assimilés à des substances comestibles... Les excréments sont transformés dans les fantasmes en armes dangereuses : uriner équivaut à découper, poignarder, brûler, noyer, tandis que les matières fécales sont assimilées à des armes ou à des projectiles ». Eh oui ! tout cela se passe, voudrait-on nous faire croire, dans la tête d’un bébé de moins de deux ans !

Quant à notre vedette médiatique Françoise Dolto, elle excelle dans le calembour et l’influence des prénoms. Un garçon, qui était « le phallus de sa maman » la dominait parce qu’il s’appelait Dominique. Mais sa mère lui a donné une petite sœur, Sylvie ; le garçon comprend alors que ses rêves sont menacés et ne se réaliseront que s’il vit. Par ailleurs, son père est un certain M. Bel ; la fillette est la belle...

Comment ces niaiseries peuvent-elles se faire passer pour scientifiques ? Van Rillaer met en lumière ce qui, selon lui, rapproche la psychanalyse d’autres pseudo-sciences : l’astrologie, la numérologie. On se rappelle comment Freud, séduit par les fantasmes de son ami Fliess, inventeur de la sexualité féminine nasale et des biorythmes, en était venu à calculer la date de sa propre mort - 51 ans - et resta obsédé par cette échéance jusqu’à ce qu’elle fut largement dépassée.1 Autre caractéristique non moins frappante de la psychanalyse : son analogie avec les sectes. L’analyse didactique est une initiation réservée à la caste supérieure, dont les membres usent entre eux d’un langage ésotérique qui leur est réservé. Vient ensuite la masse des clients des psychanalystes ; ce sont des initiés au second niveau. Et enfin les profanes, qui consomment la psychanalyse des médias.

Comme toute secte, le freudisme a eu ses hérétiques, dont les plus connus sont Adler et Jung. Non sans malice, Van Rillaer s’amuse à reprendre quelques « cas » interprétés dans la bible freudienne et à la réinterpréter selon les églises dissidentes. Ça marche tout aussi bien. Intolérance, certitude de posséder toute la vérité, condamnation brutale de ceux qui s’écartaient de son enseignement, tel fut le comportement de Freud lui-même. Et si déplaisant que soit cet aspect de l’affaire, on doit rappeler que tout comme dans les sectes, l’argent joue un rôle essentiel dans la pratique de la psychanalyse. A un confrère débordé par l’afflux de la clientèle, Freud conseille de relever ses honoraires. Jacques Lacan avait trouvé mieux : il réduisait certaines séances à dix minutes, ce qui paraît-il en accroissait l’efficacité.

Qu’en est-il justement de la psychanalyse en tant que thérapeutique ? Freud n’a pas craint de mentionner des guérisons qui, enquête faite, se révèlent imaginaires, comme celle d’une patiente dont on a su qu’elle s’est finalement éteinte dans un hôpital psychiatrique. Van Rillaer n’en conclut pas qu’aucun client des psychanalystes n’est jamais amélioré. Une enquête a montré que toute psychiatrie remporte une part de succès. Au malade qui souffre dans son psychisme, le seul fait d’être écouté, l’espoir d’être secouru apportent une aide. L’ennui est que la cure analytique traîne aussi un lourd passif. On s’interroge également, d’un point de vue social, sur la signification d’une thérapeutique qui exige toujours des années de soins. Et sur l’attitude des psychanalystes qui finissent par laisser entendre ouvertement que la guérison du patient n’est pas ce qui les intéresse le plus. « Elle viendra par surcroît » disait Lacan...

On peut demeurer réservé devant la diatribe sans indulgence de Van Rillaer. Estimer que tout comme d’autres édifices théoriques aujourd’hui dépassés, celui de Freud et de ses disciples contient quand même des découvertes à conserver. Préférer la critique plus nuancée du psychanalyste Roustang, qui conseille non d’abandonner la doctrine, mais de la réviser sérieusement. Si je signale l’ouvrage de Van Rillaer c’est qu’il ne sera désormais plus possible de parler de psychanalyse sans l’avoir lu. Même si l’on n’est pas d’accord, on y trouvera de l’agrément : documenté et argumenté comme une thèse de doctorat, il est pourtant aussi prenant qu’un pamphlet ou un roman à suspense.

Jacques Van Rillaer. Les Illusions de la Psychanalyse. Pierre Mardaga, éditeur, 121 F.

1 Pour les biorythmes, se reporter aux N° 121 et 139-140 de nos Cahiers. Et rappelons une fois de plus qu’en dépit de son nom, cette théorie paranoïaque n’a rien à voir avec les rythmes biologiques étudiés par la science.

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