Information scientifique et désinformation

par Michel Rouzé - SPS n° 221, mai-juin 1996

Il y a la science et la pseudo-science : apprendre à les distinguer est la raison d’être de nos Cahiers. Mais il existe une opposition moins facile à découvrir : celle qui, tout en restant dans le domaine scientifique, s’établit entre une l’information exacte et une autre qui ne l’est pas. Problème sérieux, analysé dans La Lettre des Cindyniques (n° 18, mars 1996) par Jean-Jacques Duby directeur de l’École Supérieure d’Électricité. Information scientifique et désinformation, ainsi s’intitule cet article, issu des travaux du Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie. A partir de cas de désinformation survenus depuis les années 50, il met en évidence leurs caractéristiques. Le mécanisme comporte trois phases la naissance de la désinformation, sa transmission, ses conséquences.

Première phase : la naissance.

La désinformation, dans les cas qui ont été étudiés, provient d’une anomalie de l’argumentation scientifique. Quatre cas de ce genre sont décrits : une information erronée, ou tout au moins non validée, une information correcte, mais partielle ; hésitante et même, plus rarement, désavouée par tous les scientifiques compétents, sans que cela l’empêche de se propager.

Premier cas : une information erronée, sans qu’on puisse reprocher aux chercheurs la façon dont elle a été utilisée.

Exemple l’exploitation par l’industrie laitière naissante, dans les années 50, de travaux anciens du biologiste russe Elie Metchnikoff, d’abord professeur à Odessa puis sous-directeur de l’Institut Pasteur â Paris, prix Nobel 1908 et membre de l’Institut. Son erreur initiale, raconte Duby avait été une théorie du vieillissement attribuant celui-ci aux microbes de notre intestin qui émettraient des substances toxiques.

Metchnikoff : recommandait de remplacer les bactéries intestinales qu’il appelait « putréfiantes », par des bactéries « acidifiantes » :, telles que celles responsables de la fermentation du lait en ingérant de grandes quantités de yaourt. I1 étayait sa théorie en faisant état d’une soi-disant longévité exceptionnelle chez certains peuples de l’Est comme les Bulgares grands consommateurs de lait de jument fermenté. On sait depuis que la prolifération des « centenaires bulgares » était surtout due à l’absence de registres d’état civil et que les microbes les plus fréquents de la flore intestinale ont un rôle positif sur l’hôte. Cela n’a pas empêché les producteurs de yaourt de s’appuyer sur les conclusions erronées de Metchnikoff pour vanter les bienfaits de leurs produits.

Il arrive - plus rarement - que des scientifiques aient été complices de l’erreur qui a donné naissance â la désinformation :

Un article du Lancet, en décembre 1994, décrit une expérience menée dans un laboratoire américain étudiant l’effet antidiarrhéique chez l’enfant de l’ingestion de deux micro-organismes (B. bifidum et S.thermopilus), qui se trouvent précisément être des bactéries utilisées dans un produit commercialisé par une firme qui subventionne le laboratoire. L’article conclut à une « réduction substantielle de l’incidence diarrhéique » : chez les enfants ayant ingéré les micro-organismes, sans que ces conclusions soient significativement démontrées par les résultats publiés. I1 est probable que s’il ne s’était pas agi d’un domaine aussi important économiquement, les spécialistes qui ont fait le renom du Lancet n’auraient jamais accepté un travail aussi peu documenté aux conclusions aussi légères.

Dérive rare, mais particulièrement inquiétante, car elle met en cause un périodique scientifique respecté. On imagine comment une telle désinformation peut être exploitée par la publicité d’un produit !

Deuxième cas : l’information exacte mais partielle. Un chercheur peut publier un résultat qu’il a obtenu, afin de prendre date ; les médias qui cherchent le sensationnel le présentent comme une avance définitive :

De tels cas sont particulièrement fréquents lorsqu’ils touchent au traitement de maladies graves comme le cancer ou le SIDA. En général, cette utilisation de l’information scientifique n’est pas le fait du chercheur, mais il peut arriver aussi que les scientifiques soient complices, le but recherché étant d’attirer des ressources, publiques ou privées, pour financer leurs recherches. Le complice peut même devenir acteur, comme on a pu le voir lorsque l’annonce par conférence de presse précède la publication dans une revue à comité de lecture.

Il arrive même que des scientifiques qui ont besoin de ressources pour réaliser un projet en dissimulent ou en atténuent les difficultés...

Troisième cas : hésitations, divergences dans les milieux scientifiques.

Des thèses différentes s’opposent, alors que la société demande des certitudes, qu’on ne peut lui donner :

Lorsque les choses se passent bien, les scientifiques arrivent à se mettre d’accord, ce qui met un terme à la désinformation. Dans le meilleur des cas, cela se passe assez vite en novembre 1986, suite à l’incendie de l’usine Sandoz à Bâle, des centaines de tonnes de pesticide et autres produits chimiques étaient déversées dans le Rhin. Les premières études scientifiques concluent à des dommages à l’écosystème pour une durée de trois à dix ans. Des études ultérieures montrent que le pronostic était trop pessimiste, et que dès la fin 1987 la faune invertébrée était revenue à son niveau antérieur. La « mort du Rhin », proclamée après la catastrophe n’avait duré que quelques mois...

Mais il y a des cas moins heureux, comme l’affaire des « pluies acides » dont on mit plus d’une décennie â découvrir quelles n’étaient pas causées par un seul facteur mais par la conjonction de plusieurs, dont la concurrence chez les scientifiques avait entretenu la désinformation.

Quatrième cas : une contrevérité rejetée par tous les spécialistes, mais qui ne s’en propage pas moins dans le public. Ce qui peut entraîner de fâcheuses conséquences :

C’est le cas bien sûr des « para-sciences », qui sont une véritable escroquerie en ce qu’elles revêtent extérieurement l’aspect de disciplines scientifiques sans respecter les exigences de la recherche scientifique. Certes, la seule conséquence des parasciences est l’exploitation de la crédulité humaine, et il n’est pas prouvé qu’elles soient nuisibles socialement ou au niveau de l’individu. I1 n’en est pas toujours ainsi : L’interdiction du DDT au début des années 70, suite à la parution en 1962 du livre de Rachel Carson, « silent Spring », qui accuse l’insecticide de provoquer de nombreux maux pour Les humains et pour les animaux, et malgré les protestations des biologistes et de l’OMS, n’a pas peu contribué au « massacre silencieux » dénoncé par L’UNICEF : le paludisme, qui tuait 3 millions de personnes par an en 1955, et qui grâce au DDT, était en voie d’éradication à la fin des années 60, touchait de nouveau 800 millions de malades et faisait 8 millions de victimes en 1976.

Deuxième phase : la transmission

Les médias sont ici les premiers visés. Certes, J.-J. Duby commence par leur accorder un satisfecit. En dévoilant au public des dangers minorités ou dissimulés, comme dans l’affaire du sang contaminé, ils ont obligé Le pouvoir â affronter le désastre au lieu de cacher sa responsabilité. Mais la recherche du sensationnel peut aussi conduire les médias à de graves désinformations. En 1976, une usine de Seveso, en Italie, avait laissé échapper 300 g d’une matière toxique, la Dioxine, dont les vapeurs s’étendirent à la ronde. Accident certes regrettable, mais (estime Duby) dont les médias exagèrent l’importance, en le présentant comme la plus grande catastrophe depuis la destruction d’Hiroshima par la première bombe atomique :

On aboutit [...] à des situations paradoxales, où l’on voit la Dioxine, qui n’a jamais tué personne ni même causé d’autre pathologie qu’un érythème passager, accusée par la presse d’être un poison violent, et qualifiée de « très toxique » par un dictionnaire de référence comme Le Robert, alors que l’isocyanate de méthyle, qui a causé plus de 2000 morts à Bhopal, et qui est dérivé du phosgène, gaz de combat utilisé durant la première guerre mondiale, n’a pas eu les honneurs de la presse de nos pays industrialisés.

L’usine de Bhopal, dans l’Inde produisait des pesticides. Le Quid donne une évaluation encore plus élevée de la catastrophe qui s’y est produite en décembre 1984 : plus de 3000 morts et 100 000 blessés. Revenons à Seveso :

Accentuant la panique de la population, faisant l’amalgame avec Le trichlorophénol, un herbicide produit par l’usine de Seveso et utilisé comme défoliant par l’armée américaine au Vietnam, l’alarmisme sensationnaliste des médias est sans doute en grande partie responsable des seules conséquences humaines graves de l’accident : trente jeunes femmes, terrorisées à l’idée de mettre au monde un enfant malformé, se font en effet avorter. Inversement, les médias peuvent faire preuve de sensationnalisme positif, présentant comme définitif un résultat de recherche prometteur, mais préliminaire et partiel, parfois avec la complicité plus ou moins active du chercheur : Les exemples en sont nombreux dans le domaine médical.

Autres cas de désinformation par amplification :

Des groupes de convaincus défendent une idée, une thèse â laquelle ils sont attachés et qu’ils cherchent à imposer même si elle n’est pas étayée par des certitudes scientifiques.

D’autres groupes agissent par intérêt matériel, amplifiant sélectivement la part de vérité qui favorise leurs affaires ; ils vont parfois jusqu’à déformer des résultats scientifiques. I1 arrive que des scientifiques constituent un groupe d’intérêts, allié à des groupes industriels :

C’est le cas notamment pour obtenir des crédits indispensables à un grand programme ou à un très grand équipement. Faisant pendant aux groupes de pression antinucléaires, c’est ainsi que se sont formés ce qu’on a pu appeler des lobbies nucléaires, qui ont tendance à tirer parti de l’enjeu économique et politique et de la complexité scientifique, technologique et industrielle de l’énergie, pour vanter chacun son réacteur miracle promettant une énergie propre, abondante et bon marché : à sels fondus, à gaz, à haute température, à fusion, etc... La voie est alors étroite entre la mise en valeur des avantages de la solution proposée et la désinformation appuyée sur la rétention des informations qui pourraient être nuisibles au projet.

Troisième et dernière phase : les conséquences de la désinformation

D’abord, les conséquences sur les mesures gouvernementales. Différence entre la décision scientifique et la décision politique :

[...] le scientifique doit prendre une décision quant il peut la prendre, alors que le politique doit prendre une décision quand il doit la prendre. Plus précisément, le scientifique doit attendre avant de publier son résultat d’avoir la certitude qu’il s’accorde avec tous les faits connus : le politique, lui, ne peut se permettre d’attendre d’avoir des certitudes il est responsable vis à vis de ses mandants et de la société il doit prendre les mesures nécessaires pour protéger leur santé, leur prospérité, leur bien-être. C’est là qu’intervient le « principe de précaution » : s’il existe un risque potentiel pour la société, dont le scientifique est incapable de dire s’il est réel, mais qui, s’il était réel, aurait des conséquences graves et irréversibles sur la société, le politique doit décider comme si le risque existait. C’est ce qui s’est passé à la Soufrière. Devant le manque de certitude scientifique, le politique a décidé l’évacuation des populations : il se trouve que le volcan n’a pas explosé et que l’évacuation était inutile, mais le politique devait sans doute la décider.

Sans mettre en cause le principe de précaution, il faut constater que certaines décisions prises sous l’influence d’une désinformation scientifique peuvent avoir des effets pervers. J.-J. Duby cite quatre exemples. Retenons-en deux :

L’un est l’interdiction en 1971 de vendre en France du DDT un insecticide organique puissant :

Une utilisation intelligente du DDT pour lutter contre le paludisme se limitait à l’aspersion des murs intérieurs des habitations dans les zones paludéennes, qui n’entrait pas dans l’environnement et ne contribuait donc pas à l’apparition de souches résistantes. Aujourd’hui, on n’a toujours pas trouvé de molécule aussi bon marché que le DDT et aussi efficace contre l’anophèle. Et le paludisme continuera à tuer des millions de personnes par an, en attendant un vaccin toujours hypothétique.

L’autre exemple groupe des dépenses dont l’utilité est douteuse et ne sera jamais démontrée :

Le danger du principe de précaution est en effet de s’autojustifier par ce qu’on appelle familièrement le « syndrome de la girafe » (d’après l’histoire du paysan qui dispose des lions empaillés dans son verger pour faire fuir les girafes qui pourraient lui manger ses pommes, et que l’absence de girafes en Normandie conforte dans sa conviction que sa stratégie est efficace...).

La décision de remplacer le pyralène des transformations électriques a été prise à la suite de la psychose antidioxine déclenchée après Seveso car le pyralène peut dégager de la dioxine en cas d’incendie. La destruction du pyralène ainsi remplacé ne peut se faire que dans des conditions d’incinération à 1200 degrés très spéciales, donc très coûteuses : plusieurs milliers de francs par tonne, plusieurs milliards pour l’ensemble du parc français de transformateurs. On aura certes éliminé ainsi tout risque, lorsque tout le pyralène aura été remplacé, qu’un incendie de transformateur ne dégage de la dioxine... Mais est-ce bien nécessaire de dépenser des milliards pour éliminer un risque que l’Académie des Sciences elle-même estime « moins grand que celui du remplacement (du pyralène) par des produits sur le devenir desquels on est pour l’instant moins informé » ?

Beaucoup de précautions coûteuses relèvent, estime Duby du syndrome de la girafe. Autre type d’effets de la désinformation un changement d’attitudes ou de comportements sociaux. Exemple : l’ostracisme lancé contre les CFC (chlorofluorocarbones) utilisés comme agents gonflants dans diverses industries. En montant dans la haute atmosphère, ils contribueraient à l’affaiblissement de la couche d’ozone. On les remplace donc par d’autres produits :

Dans la mesure où les produits concernés sont aussi bons que les autres, ni la société ni le consommateur ne subissent de dommage de tels transferts de consommation, même si l’éthique scientifique en souffre. Mais ce n’est pas toujours vrai, ou toujours certain, comme le montre l’exemple des lessives sans phosphates, qui remplacent une pollution par une autre.

L’affaire est plus sérieuse quand i1 s’agit de consommer des médicaments :

La diffusion d’informations partielles ou prématurées sur un nouveau traitement d’une pathologie grave peut entraîner une pression sociale - compréhensible - de la part des malades et de leur entourage. Une conséquence particulièrement néfaste de la désinformation dans ce domaine est d’aggraver le conflit, déjà difficile, entre le devoir humanitaire de la médecine et l’exigence de rigueur scientifique des procédures de tests cliniques. De plus, les conséquences sur le plan individuel peuvent être dramatiques lorsqu’un malade est convaincu d’abandonner son traitement par des expériences fausses, ou au moins pas encore justifiées.

La désinformation ne modifie pas seulement le comportement de ceux qu’elle concerne directement. Elle peut agir sur toute la société :

Un effet particulièrement spectaculaire est la création de craintes collectives irraisonnées, pas plus fondées scientifiquement que les terreurs millénaristes : on se souvient par exemple de l’affaire du tract sur les additifs alimentaires dans les années 70, dont on ne parle plus aujourd’hui. La crainte entretenue vis à vis des radiations ionisantes est d’une autre nature : à partir du danger réel que représentent les radiations à forte dose ou du sophisme selon lequel la nature est inoffensive et seul l’homme peut créer des radiations nuisibles, la désinformation suscite le refus de tout risque d’exposition, même inférieur au niveau de la radioactivité naturelle. Cette crainte collective crée de faux problèmes pour l’industrie nucléaire et pour le public, et donc les pouvoirs publics, notamment pour le stockage des déchets faiblement radioactifs, au risque de détourner l’attention d’autres problèmes réels.

Dommage ! J.-J. Duby ne précise pas plus explicitement quels sont ces problèmes. S’agirait-il des déchets dangereux, non seulement par leur rayonnement actuel, mais parce que leur radioactivité s’étendra sur des siècles ou des millénaires ? On les enfouit, bien sûr(voir note du webmaster). Mais leur quantité ne cesse d’augmenter Et nul ne peut garantir que leur tombeau restera éternellement hermétique... Ce qui est ici en cause, c’est la sécurité de l’humanité future. Et le principe même de l’énergie électrique tirée de la fission nucléaire. I1 se trouve que l’auteur de l’article dirige l’École Supérieure d’Électricité, laquelle se préoccupe peut-être davantage du prix de revient de nos kilowatts que des effets que leur mode de production pourrait produire dans quatre mille ans. Nous ne sommes pas très loin de « l’information exacte mais partielle » (voir plus haut).

Les six dernières lignes rejoignent une position qui a été soutenue dans nos Cahiers

On voit [...] poindre à l’horizon une autre crainte collective qui ne repose aujourd’hui sur aucune base scientifique solide : celle des lignes à haute tension. Reste à savoir si cette crainte ne sera qu’une mode...

Qu’en pensent nos abonnés ?

Note du webmaster :

Sur ce point Michel Rouzé a un peu vite anticipé. En fait les déchets radioactifs ne sont pas enfouis :

Il existe en gros deux classes de déchets

- les déchets à vie courte, de faible et moyenne activité : Leur période radioactive est au maximum de 30 ans. Ils sont rassemblés dans des fûts (acier ou béton) qui sont stockés en surface en attendant la décroissance naturelle de leur activité. Les centres de stockage se trouvent à la Hague (Manche) et à Soulaines (Aube).

- les déchets à vie longue et/ou de haute activité Ils sont régis par la loi du 30/12/1991. Leur volume (environ 10 % de l’ensemble des déchets) représente chaque année un cube de 6m de côté. Leur décroissance radioactive s’étend sur plusieurs milliers voire centaines de milliers d’années. La décision finale de leur devenir n’étant pas prise actuellement ils sont provisoirement entreposés en surface à la Hague et à Marcoule après vitrification. Deux options sont envisagées : la transmutation en éléments à vie plus courte ou d’activité plus faible si les solutions techniques le permettent ou le stockage réversible en couches géologiques profondes.

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